‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 105 sur 119 · LE MKDOr · texte numérisé non relu

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marécageuses du Médoc, se plonge comme dans une fournaise de topazps et de rubis fondus. Je n'ai vu nulle part de plus beaux soleils couchants qu'à Bordeaux.

En septembre, nous redescendions dans le Médoc. C'est une lisière d'environ une lieue de large, sur la rive gauche du fleuve, et qui s'étend depuis Bordeaux jusqu'à l'Océan. La Gironde, de ses reflux, inonde ce sol marécageux, où s'élèvent des monticules de sable et de silex. C'est sur ces plateaux entrecoupés d'étangs, que le soleil mûrit, au milieu des vapeurs et des fièvres, ces vins généreux et renommés que cultive un peuple de spectres. L'été, le Médoc est inhabitable pour les riches; mais, en automne, ils se répandent dans leurs châteaux, élégamment échelonnés dans leurs vignobles, d'où ils voient, sur le fleuve large comme le Bosphore, remonter les navires qui, voiles déployées, arrivent de l'Océan. Pendant les vendanges, ces princes des vignes se visitent de manoir en manoir, et roulent de festins en festins; ils célèbrent les Dionysiaques. Le château de B..., à une lieue au-dessous et en face de Blaye, est le plus grandiose de ces manoirs médocains : c'est une construction du temps de Louis XIII, dans le style de Richemont, mais qui, malgré sa magnificence, avait pour moi moins de charme, parce qu'il lui manquait la mélancolie des ruines. C'est là que mon patron, entouré de ses enfants, de ses clients, de ses colons, au milieu de ses haras et de ses troupeaux, était véritablement un patriarche. A Florac, la vie était plus moderne et plus élégante; à B..., elle était plus antique et plus princière. Parmi les hôtes illustres de mon patron.

j'entrevis M. le comte Duchâtel, ministre du roi Louis- Philippe^ et qui menait alors, ou plutôt escortait superbement la monarchie de Juillet aux écueils. Après les vendanges et les chasses d'automne, on rentrait, avant les premières neiges, à Bordeaux. Pendant l'hiver, j'avais à ma disposition deux bibliothèques : celle de la maison, et celle de la ville; j'amassais des matériaux pour mon Histoire des Albigeois. J'avais entrepris l'épopée de la terre natale, le martyrologe de la patrie pyrénéenne. En écrivant, selon mon habitude, à Déranger, au premier de l'an, je lui parlais de mes travaux, de ma santé toujours plus délicate, et de la mort de Casimir Delavigne.

Béranger me répondit :

« Et moi aussi, je vous la souhaite heureuse, mon cher N..., cette année qui commence. Je vous souhaite surtout une meilleure santé, car je vois avec surprise que votre constitution semble s'altérer, à un âge où vous ne devriez pas avoir à vous plaindre sous ce rapport. D'oii vous viennent ces crises nerveuses? Et ce tremblement, est-ce qu'il doit persister? Sans trop de confiance dans la médecine, il serait peut-être bon de consulter pour y mettre un terme. Vous autres jeunes gens, nés à une époque d'intelligence dévoyée, vous semblez être formés d'un autre limon que nous autres vos anciens, qui pourtant avons traversé des tempêtes d'événements. Au reste, votre mal n'est peut-être que 'etïet du trop de bien-être où vous êtes plongé à Bordeaux. J'ai vu avec plaisir, dans votre lettre du 2 octobre, que vous aviez toujours à vous louer des personnes

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chez qui vous êtes. Je vous en félicite, et j'en augure bien pour l'avenir.

«... Votre voyage en Portugal m'avait toujours paru un songe, et je vous en ai parlé sans y attacher aucune importance. J'en attache beaucoup à ce que vous me dites de l'œuvre nouvelle que vous méditez. Une histoire des Manichéens au moyen âge, peut être un livre d'un très grand intérêt, et riche en épisodes. Mais il me semble que vous devez manquer de bibliothèques pour les nombreuses recherches que l'ouvrage vous impose. Bon Dieu, q^u'il vous faudra lire avant d'écrire ! 11 y a de quoi faire reculer le plus déterminé ! Vous n'aurez pas, comme Madame de B..., quelqu'un pour vous rassembler les matériaux. Ses derniers volumes ne m'ont pas autant amusé que les premiers. Elle nous y fait une histoire des Beghards, qui m'a paru horriblement longue et déplacée. Et puis, une fois hors des biographies, elle a cessé de voir tant soit peu clair dans son sujet, qu'elle n'avait qu'effleuré jusque-là, mais non toutefois sans quelque mérite.

« ... Oui, j'ai assisté au convoi deDelavigne, mais en me tenant loin des membres de l'Académie, qui entouraient le cercueil. C'est une perte, et elle a été bien sentie. Outre ce qu'il y avait de talent réel en lui, son caractère le recommandait à l'estime générale. La probité lui tenait lieu de fonds, et il n'y a rien dans sa conduite qui prête au moindre blâme. C'est un éloge qu'on a rarement à décerner aujourd'hui. Toutefois, mon cher N., je ne puis revenir de la surprise que me cause l'idée d'une vie employée tout entière à faire des vers. Ce brave garçon n'a fait que cela. Si une

CASl.MIK LiELAVlGiNE. li'SI

femme ne se fùl trouvée siu" son chemin^, qui mît dans sa tête de s'en faire épouser, il serait encore vierge, et nous n'aurions de lui que des vers, des vers, et toujours des vers. Dans une pareille existence, il y a, selon moi, quelque chose d'absurde. User toute sa vie à rimer, doit être un crime devant Dieu. En y réfléchissant, je dois avouer pourtant que cela vaut bien les soixante ans de calcul de tel et tel savant, qui n'est ni Newton ni Laplace.

« Depuis ma douloureuse maladie, je me suis assez bien porté, à quelques maux d'entrailles près. Judith va bien aussi, et elle me charge de ses vœux pour vous. Adieu, donnez-nous souvent de vos nouvelles, et croyezmoi tout à vous de cœur. (G janvier 184i.) »

Déranger disait de Delavigne : « Il fait trop bien le vers; son vers est trop uniformément élégant; il répand les beaux vers, comme le petit chien qui secoue les perles. C'est un moyen infaillible de faire mal un poëme. Ses premières Messéniennes sont des déclamations de collège; mais une fort belle pièce, où le drame s'entremêle heureusement au lyrique, c'est Parf/iénope. J'en dirai presque autant de la plainte harmonieuse du jeune diacre grec. Delavigne a le reflet grec, mais il manque de génie. Vers la fin, oubliant le collège et l'Académie, il revenait à la nature, et ce qu'il a fait de mieux, ce sont ses Ballades, et entre autres, ce pâtre des Alpes, qui pleure sa génisse perdue, et qui est une espèce de ranz des vaches. » Ainsi, Déranger louait dans Delavigne le côté par lequel son talent se rapproche le plus du sien, qui prenait sa part de l'éloge.

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J'écrivis encore à Béranger pour le jour de sa naissance et je lui parlais de MM. Miclielet et Quinet, professeurs au Collège de France; ils soutenaient alors contre les évêques cette lutte fameuse qui rendit l'Europe attentive. L'auteur ^'Ahasvérus transformait sa chaire en trépied; je fus saisi d'admiration à la lecture de ces harangues un peu trop uniformément belles et lyriques. Déranger me répondit cette lettre, qui respire le découragement et la tristesse :

« Mon cher N..., je me reprochais d'avoir laissé sans réponse votre lettre du 13 avril, lorsque celle d'août m'est arrivée. Le 19 est en elïet un jour de fête pour moi, puisqu'il réunit ceux de mes amis les plus anciens que j'ai conservés à Paris. Mais ne croyez pas que je désire beaucoup que cette fête reparaisse souvent encore pour moi. Je ne connais pas l'ennui, et pourtant je trouve que ma vie a assez duré. A mon âge, chaque jour peut être la veille d'une infirmité plus ou moins grande, même de la perte du peu de facultés conservées jusque-là. Moins vaut l'existence, plus on y tient. Il serait donc bon de s'en séparer avant la défaillance de notre raison. C'est ce que je demande à Dieu tous les jours. Il en sera ce qu'il voudra, sans doute. Mais n^ai-je pas déjà survécu à assez d'hommes et de choses regrettables? Malgré tout, je me porte assez bien. Il en est de même de Judith, qui vous remercie de votre bon souvenir.

« Mais que faites-vous dans votre vie de chanoine? Je suis heureux de vous savoir si bien où vous êtes; je voudrais seulement connaître vos occupations et vos

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projets d'aveniv. J'ai su iiidirecteaient que vous faisiez quelques économies, qui cette fois sont en bonnes mains. Gela doit vous donner un peu de sécurité, grâce surtout à l'attachement que vous avez inspiré aux personnes chez qui vous êtes. Est-ce que la poésie ne vient pas vous réveiller dans cette douce situation ?

« Lisez- vous la Revue indépendante , journal qui va, je crois, acquérir plus de valeur par l'adjonction de Michelet et de Quinet. Il a contenu, il y a environ six mois, un article sur vos Prophètes, par un jeune homme de mes amis à qui j'avais prêté le livre. Il est fâcheux que Sainte-B... n'ait pas tenu ce qu'il avait promis pour la Hevue des Deux-Mondes.

« Quinet, l'objet de votre admiration, m'est venu voir il y a peu de jours. Si j'avais eu votre lettre je lui aurais lu le passage qui le concerne. Il en eût été flatté, j'en suis sûr; mais j'aurais effacé vos observations sur sa tendance panthéistique qui ne sont que trop justes, mais qui dans ce moment le décourageraient peut-être. Attendons son entière conversion de la lutte qu'il soutient avec talent et courage. Les nuages allemands cesseront à la longue d'obscurcir ses idées et son style, qui a déjà considérablement gagné en ordre et en clarté.

« Mauguin... a fait ses preuves d'ignorance en

affaires à ce point qu'écrasé de dettes, il a été obligé de solliciter le consulat de Madrid. Cette chute n'était pas imprévue; tant de vanité ne pouvait que mal finir. Gela est fâcheux, car ce n'était pas un homme dépourvu de bonnes qualités ni de talent.

« Quelle politique fait-on à Bordeaux? La nôtre semble à la guerre. Quant à moi, je n'entends plus rien à

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tout ce qui se fait, non-seulement chez nous, mais dans le monde. Le théâtre devient trop vaste pour ma courte vue. C'est le drame et le mélodrame que l'on nous joue. Je me perds dans la quantité des événements, dans la nmltiplicité des fds de l'intrigue; et le style des ouvrages me cause souvent du dégoût. Avec tout cela je n'en reste pas moins patriote et je souffre. Je vous disais bien que j'avais assez vécu. Adieu, vous qui avez tant à vivre et à voir encore. Tout à vous de cœur. (Passy, 29 août 1844.) »

M. Michelet vint aussi voir Béranger.

Je ne connaissais pas l'illustre écrivain. «C'est, me dit-il, un homme de l'âge environ du siècle, d'aspect assez chétif, mais d'accueil chaud et cordial. Il fait en histoire ce que j'ai fait en poésie, il la ramène à sa souche originelle, la chronique gauloise. Il arrache à la vieille Clio pseudo-romaine son rouge et ses mouches et son vertugadin académique. Au lieu de cette courtisane monarchique et sacerdotale, c'est une belle jeune fille du peuple au teint coloré, au regard fier, au libre langage, au cœur sensible et vaillant, une espèce de Jeanne d'Arc, bergère patriote, guerrière et prophétique. Michelet me semble pétri du triple limon de Brantôme, de d'Aubigné et de Saint-Simon, ces bons francs Gaulois. Ce qu'il fait, dit-on, n'est pas de l'histoire; mais il y a tant de sortes d'historiens depuis Moïse jusqu'à Bossuet, usqu'à Voltaire. Il est vrai qu'il ne narre pas, mais qui sait narrer en France? S'il n'est pas un historien, il restera l'écrivain le plus instructif, le plus attrayant et le plus sympathique de notre temps. Il a Taccent conta-

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gieux et le don du charme; il a dormi près des sources de Merlin. Michelet est un composé de contrastes et même de contraires éclatants; mais, par-dessus tout, c'est un poète. Sa tête est comme son cabinet de travail, encombré, dit-on, de vieux bouquins, de bronzes antiques, de madrépores rares, de fleurs exotiques, de paperasses de toutes sortes; et sur ce fouillis de science, dans la poussière et le parfum, voltige, comme le génie du lieu, un bouvreuil. Cet oiseau pensif, au cœur ardent et au manteau funèbre, est son symbole, car ce qui restera de lui, comme de nous tous, c'est la chose ailée, mélodieuse, pathétique. »

Le jeune écrivain qui avait rendu compte de mon livre dans la Revue indépendante était M. Marie Aycard. Je n'avais pas lu son article, qu'il avait sans doute écrit pour complaire à Déranger. Le chansonnier revient encore ici à la charge sur M. Mauguin. Je me rappelle maintenant les torts de cet avocat envers le poëte ; il avait commis deux crimes irrémissibles à ses yeux ; il avait osé douter de l'immortalité de ses chansons et médire grossièrement de son vénérable ami Dupont (de l'Eure). Béranger avait une grave et forte affection pour ce vieux patriote. Il le visitait parfois à sa campagne de Rougepierre. Il était heureux sous ce toit patriarcal. « Dupont, disait-il, fait un repas délicieux avec une pomme crue, en vrai Normand, et du pain noir, en vrai Romain.» Leur affection, contristée mais non amoindrie, résista aux secousses politiques qui, refoulant le poëte dans la solitude, porta le vieux républicain à la tète des dernières révolutions. Ces orages populaires, dont il avait le lointain pressentiment, rendaient l'âme du

chansonnier de plus en plus triste et morose. La lettre qui suit finit^ comme la précédente^ sombrement.

« Je vous remercie, mon cher N,.., de vos souhaits de nouvel an, et vous renvoie ceux de Judith et les miens. Je désire surtout que cette lettre vous trouve délivré de vos douleurs nerveuses. Ce doit être un horrible mal. La maladie que je lis, il y a dix-huit mois, m'a fait faire connaissance avec ces sortes de douleurs, et je vous plains bien d'avoir à en souftrir. Je doute qu'elles vous laissent la faculté de travailler à votre grand ouvrage que je voudrais pourtant bien savoir terminé. Ainsi que vous me le dites dans votre lettre de la fin d'octobre, c'est un magnifique sujet qui aura le mérite de l'actualité. D'ailleurs la variété n'y manque pas, et c'est une espérance de plus pour le succès. Je vois avec plaisir que c'est vers Paris que vous tournez vos regards, lorsque vous aurez fini votre éducation ou plutôt celle du jeune X... Vous nous arriverez donc avec vos volumes sous le bras. Vous ne me parlez pas de vos économies et ne me dites pas si quelque petite pension vous restera en témoignage de la reconnaissance de vos patrons, à qui une immense fortune permet de payer largement les services qui leur sont rendus. Je voudrais être sûr de cela pour vous, à qui il faut si peu...

« Ma santé n'est pas trop mauvaise cet hiver, malgré l'âge qui commence à peser furieusement. Je marche moins; mon pas s'alourdit, et quand je vois ceux qui me devancent de quelques années, la peur me prend de leur ressembler bientôt. Ainsi, sans être ennuyé de

LES DUCS d'aUMALE ET DE NEMOURS. 24-3

la vie^ je désire bien ne pas aller trop loin; il me semble que j'ai déjà fait assez longue route. A la grâce de Dieu pourtant! Adieu, mon cher N..., soignez votre santé ; à votre âge on doit toujours se bien porter. Quand vous m'écrirez, donnez-moi des nouvelles de votre ouvrage. Recevez les amitiés de Judith. Tout à vous de cœur. (Passy, 13 janvier 1845.) »

Ce n'est point, je le répète, le déclin de l'âge, mais le péril de la monarchie qui arrachait au poëte ce gémissement. Il se serrait avec un muet effroi autour du trône ébranlé de Juillet. Vers cette époque, les ducs de Nemours et d'Aumale visitèrent Bordeaux. Mon patron était un des barons du commerce bordelais; il avait été de sept législatures; il était désigné pour la pairie. C'était moins un marchand qu'un lord. Il avait, quelques années auparavant, hébergé le duc d'Orléans dans son château du Médoc. Maintenant il était du cortège des ducs d'Aumale et de Nemours. Les jeunes princes témoignèrent le désir de visiter ses caves qui renfermaient pour quinze cent mille francs de vin, et qui abreuvaient les Tuileries. Ces souterrains bachiques s'illuminèrent en leur honneur de trois mille bougies. Mon patron reçut sur le seuil ses augustes hôtes et les conduisit à un buffet splendide. Ses fds et ses gendres leur versèrent à flots la fleur des vins roses de Médoc et des vins d'or de Barsac. Toute la maison était en rumeur, toute la ville était en ébullition pour fêter ces jeunes, ces aimables et héroïques princes. Je racontais plus tard cette ovation à Béranger en ajoutant que bien que je ne fusse qu'à quelques mètres au-dessus de ce

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spectacle royal^ je n'avais pas daigné quitter mon cabinet^ ni soulever mes yeux de ma Bible ou de mon Tacite. « Je n'approuve pas, me répondit gravement le poëte, votre stoïcisme biblique ou romain; on doit honorer les princes qui sont des symboles de Tordre et de la liberté. Un prince libéral est un oiseau si rare et si merveilleux ! Tacite, que vous me citez, l'eût fait quoique républicain!... » Et je suppose que le poëte appliquait mentalement au roi Louis-Philippe cet hommage dont le stoïque historien a décoré le préambule de sa biographie d'Agricola : « Primo statim beatissimi sœcidi ortu, Nerva Cœsar, res olimdissociabiles miscuit, principatum ac Uhertatem !

Béranger à Paris. — Conversations politiques. — Il revient à PassY. — Pressentiments de la révolution de Février.

(.lanviei- 1845 - D(''ieml)ri' IS'Û.)

Mon patron fut nommé pair de France^ et au printemps de 1840 nous raccompagnâmes à Paris. Nous logions à l'entrée de la rue de Berry, et le quartier Beaujon^ auquel s'adossait notre maison, nous séparait seul de l'habitation de Béranger. Il avait depuis peu quitté Passy et s'était installé dans l'aveiuie Sainte-jMarie^ h droite de l'arc de l'Étoile : c'était le terme de sa grande odyssée hors de Paris. Le poëte et sa vieille compagne me reçurent avec la môme tendresse. Je revis aussi M. de Lamennais; je l'avais quitté sans lui dire adieu; je n'avais nulle intention de le revoir; Béranger m'y engagea fortement. Il demeurait alors rue Tronchet, et, selon

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son habitude, sous le ciel. Comme j'entrais, M. Jean Reynaud sortait de chez lui, et j'y trouvai le général napolitain Pépé. M. de Lamennais, à mon grand étonnement, me sauta au cou, et m'appelant tout uniment par mon nom, me combla d'effusions naïves et tendres ; il y avait dans cet honmie de génie du tempérament de la colombe et de l'aigle. Le général exilé lui offrit, comme l'hommage d'un jeune sculpteur italien, un médaillon de bronze d'où se détachait vigoureusement la face du tribun breton. M. de Lamennais loua le travail de l'artiste, reconnut l'énergique fidélité de la figure, et me. fit observer, avec raison, que les traits en étaient néanmoins trop aigus et trop anguleux; le métal donnait à son profil quelque chose de la rigidité de Calvin.

Je revis avec bonheur chez Déranger cet adjoint de Tours dont le souvenir me sera toujours précieux, et que je n'avais pas rencontré non plus depuis Fontenay. Béranger me retint à dîner avec le fils de Wilhem, l'auteur de la musique des chansons, et qui faisait en quelque sorte partie de sa gloire. Béranger resta toujours fidèle à ses amis de jeunesse, à sescompagnons de plaisir et de malheur, tels que MM. Wilhem et Antier; et il se montra toujours pour eux cordial et fraternel amphitryon. ^Yilhem était mort en 184^2. Béranger étendait son affection sur sa mémoire et sur son fils. Il combla ce jeune homme d'attentions tendres et caressantes. Après son départ, il continua de parler de son ami qui n'était plus, raconta avec une douce et affectueuse gaieté les originalités de ce musicien, quelque peu maniaque, comme l)eaucoup d'artistes. Sa marotte à lui

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était de louer des appartements dans tous les quartiers de Paris, de sorte que Tinsoucieux artiste roulait de logis en logis, comme ces tyrans soupçonneux qui ne couchent jamais deux fois de suite dans la même salle de leur palais. «Wilhem, ajouta Béranger, a laissé plusieurs fils; arrivés à vingt ans, ils se sont suicidés; Une reste plus que celui-ci maintenant. — Eh quoi, m'écriai-je avec effroi, celui-ci se tuera-t-il aussi? — II se tuera de même, reprit-il froidement.» Je frissonnai.

M. de Jouy était encore un de ses vieux amis, mais autrement illustre que Wilhem. Déranger n'a jamais cessé d'honorer sa mémoire, ni de visiter sa tendre fdle. Madame de Boudonville, inconsolable aujourd'hui sur le tombeau de tous les siens. Le travers du chantre de Sylla et de Fernand Cortez, c'était l'idolâtrie de Voltaire-, qui pourtant avait desséché son talent, bien moins poétique que sa vie aventureuse comme celle de Camoëns. Pieux, il adressait sa piété au patriarche des impies : c'était la manie de cette génération, disciple attardée du dix-huitième siècle. Tous les poètes qui visitaient le banquier Lafitte à son château de Maisons, fréquenté jadis par le jeune Arouet, devaient en reconnaître l'hospitalité par quelques vers à la louange du génie du lieu. Arnaud, Jouy, Delavigne, n'y manquaient pas, et, chose remarquable, Béranger, le piusvoltairieu de tous par l'esprit, fut le seul qui se refusa constamment à payer au demi-dieu son tribut de poésie. M. de Jouy fit plus : Béranger un jour alla le voir; le poëte, selon sa coutume, entonna son cantique en l'honneur du grand vieillard de Ferney : « Venez, lui dit-il avec une naïve et secrète satisfaction, suivez-moi

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