‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 28 sur 119 · ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

ALFRED DE MUSSET

toute vieille, elle vivait dans une rustique échoppe où cette tille des rois n'avait d'autre apanage que les dons des locataires et pour gardes qu'un chien blanc taché de fauve, un terrier bâtard appelé Trime. Elle était fort sale et tenait fort salement son élégante villa, ce qui nous chassa des bocages de Meudon. Béranger, à qui je racontai son histoire, s'égaya beaucoup de l'étrange sort de cette infortunée, et je ne sais pas même s'il n'eut pas alors l'idée d'en faire l'héroïne d'une ballade dans laquelle il eût persiflé la vieille monarchie. Nous nous réfugiâmes à Versailles, non loin du Petit-Trianon. M. F. Denis vint nous y voir et nous fîmes des promenades charmantes dans les sites ravissants de Marly, de Louveciennes et de la Celle-Saint-Cloud. Un matin, après un déjeuner fait sur l'herbe, auprès d'une maison de chasse royale, dans un paysage d'une grâce vraiment fantastique, nous nous donnâmes un dessert de poésie. Nous lûmes Marie, de Brizeux, Roîla, de Musset, et les Ïambes, de Barbier, trois poètes éclos depuis la révolution de juillet. Brizeux est un barde breton chantant sur la rota gauloise des légendes catholicodruidiques. Musset est un voltairien, atteint de la mélancolie de Byron, et modulant, avec une plaie au cœur, des mélodies cyniques ou virginales dans l'orgie du siècle. Barbier est un stoïque qui renfle l'ïambe magnanime de Chénier des colères vertueuses et hyperboliques de Juvénal. Jamais trois poètes plus différents, et nous rapporterons ici le jugement de Béranger sur ses jeunes contemporains. Béranger si vif, si correct et si grammatical, n'aimait pas les dévergondages de langue et les bacchanales de sentiment de Musset, non

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plus que le vers lâche, le dessin mou, et les tons blafards de Brizeux. Il disait de cette poésie armoricaine : « C'est du cidre et du blé noir; j'aime les blés d'or d'Enna et les vins de Syracuse et de Grèce! » Le Parisien était sévère envers le Breton. Brizeux est une fauvette mélodieuse des landiers, une mésange monotone et mélancolique des cromlecs. Béranger disait de l'auteur de Rolla : « C'est un enfant prodigue désenchanté; c'est un fanfaron de vice et de désespoir; le suicide est au fond de cette orgie de bohème. » Ces torts sont réels, mais nul poëte n'a plus vivement senti ni plus douloureusement exprimé le nescio qiikl amari de Lucrèce. Béranger ne parlait qu'avec estime de Barbier, bien que dans son cœur il le blâmât de ne pas confondre la liberté avec la colonne Vendôme :

Ce bronze que jamais ne regardent les mères !

De ces trois poètes, Musset est le plus profond, mais il est sceptique; Brizeux est le plus pur, mais il est superstitieux; Barbier est le plus fort, et sa raison comme son vers est d'airain. «Le poêle, disait Béranger, doit marcher en avant de son siècle, le regard tourné vers l'avenir. » Barbier est le chantre stoïque du droit ; il a un cœur de citoyen ; il ne prend jamais l'autel de la Victoire pour l'autel de la Liberté. En face de la colonne, il chante la paix plus belle que ce bronze glorieux. Pour le sens politique, il se montre très supérieur à Hugo, à Lamartine et à Béranger lui-même dont le galoubet ne résonne que suspendu à un échalas ou à un sceptre de fer. Ainsi nous devisions dans les bocages de la Celle. Des hauteurs de Marly, j'aperçus la mon-

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tagne et la forêt qui^ après de nouveaux orages, devaient être mon refuge, et, je l'espère, mon tombeau. De Versailles, où nous passâmes Tété, je venais voir souvent Béranger. Un jour, en descendant la côte de Passy, nous rencontrâmes un vieillard vêtu de noir, culotte courte, souliers à boucle, ailes de pigeon, œil perçant, visage rond et rubicond. « Connaissez-vous cet homme? me dit Béranger. — Non, lui répondis-je, c'est probablement quelque avocat, si ce n'est même un huissier, qui, son dossier sous le bras, revient du palais. — Nullement, reprit-il, il revient del'Académie; c'est Raynouard, l'auteur des Templiers. Nous ne nous voyons pas, bien qu'il demeure dans ma rue, avec le vaudevilfiste Brisard. — Le tragique Raynouard etBrisard le comique travaillent- ils ensemble à quelque tragi-comédie? — Oui, en collaboration de Madame B...; mais les deux dramaturges n'ont pu, malgré le concours de leur muse polyandre, enfanter ce grand œuvre puéril.» Béranger gaudriolait; je répondis gravement : « Ces associations sont rarement fécondes: le génie est solitaire; la muse est vierge. Mais que pensez-vous de la tragédie des Templiers? — C'est un drame médiocre échafaudé sur une idée absurde. Les templiers ne méritent aucun intérêt; ils étaient débauchés, fastueux, hautains. Politiquement, ils furent justement exterminés. Philippe le Bel ne pouvait laisser subsister dans son royaume une milice armée du pape. C'est de la déclamation et de la sensiblerie du dix-huitième siècle. » «Je suis de votre avis, répondis-je : Philippe le Bel était un grand et cruel roi. Il a détruit la théocratie romaine qui avait dévoré tant de peuples et de rois, et

LES TROUBADOUnS.

rouvert les voies à l'esprit humain, et en cela il mérite la reconnaissance de Tunivers. Mais il a détruit la papauté au profit de la monarchie française. D'une main il tuait les templiers, ces mameloucks du calife d'Occident, et de l'autre, il muselait l'inquisition, cette hyène de Rome, l'enchaînait au pied du trône, et en même temps lui donnait à dévorer les restes palpitants de la nationalité du Midi , les Albigeois, les troubadours, ce monde incomplètement exhumé par Ilaynouard. Mais les troubadours étaient ennemis des templiers, et Raynouard évoque sans intelligence politique ni poétique toutes ces victimes du roi de France. Pour composer une œuvre homogène, il eût dû mettre en œuvre, dans quelque vaste trilogie, les scènes indéfiniment variées de la croisade des Albigeois, qui se terminent par le bûcher colossal de Montségur, sur une cime des Pyrénées. Ces magnanimes cathares étaient des patriotes et des martyrs : ils attendent encore un Shakespeare. »

« Vos ancêtres, on le voit bien, dit Déranger en souriant, étaient Albigeois; mais que pensez-vous des troubadours? — Ils furent les rossignols d'un printemps de poésie détruit dans sa fleur par la croisade. Les troubadours périrent avec l'indépendance et la civilisation du Midi dont ils furent les clairons, les harpes, les voix tendres ou héroïques. Rome déclara leur poésie hérétique avec la langue romane et la foi cathare. Il faut rattacher ces chantres d'amour, aux tribunaux d'amour et à l'église d'amour. Amour fut pendant cent ans, deux cents ans, le cri de guerre de ce monde platonique contre Rome. M. Raynouard a découvert ce monde adolescent, cette momie gracieuse embaumée dans sa

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poésie, cet élégant cadavre scellé dans son tombeau depuis cinq siècles. Le travail du philologue est à peu près complet, mais les poëmes sont tristement mutilés, les textes horriblement incorrects; et pour comble de malheur, il a traduit dans la langue terne et sèche de son temps ces naïves mélodies du moyen âge qui ne pouvaient nous être rendues que par les grâces de la langue d'Amyot. Il leur a enlevé la sève vierge, le parfum pur du sol et du ciel. »

« Mais enfin, dans la mémoire du peuple, ne reste-t-il donc rien de tant de chants? — Il en reste encore des débris; les pâtres en conservent des lambeaux, il faut les chercher sous les bercails. On peut en réunir des fragments, et par une espèce de mosaïque recomposer des ballades charmantes. J'ai l'idée d'en reconstruire une centaine, ce qui formera comme un romancero. — Vraiment! vous me montrerez cela. Revenez me voir; nous dînerons ensemble, et vous me donnerez un dessert de poésie pyrénéenne et cathare. »

Nous prîmes jour, et je fus, on le pense bien, exact au rendez-vous. C'était la première fois que je mangeais avec cet homme célèbre. Nous dînâmes tête à tête, et nous fûmes servis par la fille aînée de son hôtesse, enfant de treize ans, aux traits antiques et gracieux. Le repas se composait d'un potage, d'un plat de viande, d'un plat de légumes et d'un dessert. Déranger mangeait modérément, mais d'une manière avide et grossière: on pourrait dire qu'il était voracement sobre. Ce poète bachique, qui ne buvait que de l'eau à déjeuner, buvait pourtant du vin à dîner, mais h. petits coups, comme il nous l'apprend lui-même dans ses chansons.

LE UOSSIGN )L SAUVAGE. 57

L'ordinaire était du vin d'Andrezi, près de Poissy^ et au dessert du bordeaux. Il avait d'ailleurs des vins rares, des liqueurs fines, et des confitures exquises, fruit des régions les plus lointaines, et don de ses amis répandus sur toute la surface du globe. « Je veux, me dit-il, vous donner du vin de Chypre que vient de m'envoyer un consul du Levant. N'ayez nulle peur quoiqu'il vienne de Paphos... — Je ne crains rien, lui répondis-je; la déesse n'habite plus cette île, aujourd'hui turque. Savez-vous que, selon Tacite, la statue d'Aphrodise avait la forme d'un œuf? C'est, je pense, la coquille d'où elle sortit comme un alcyon dans l'écume de la mer. — C'est quelque mythe, dit le vieux poëte, dont le ton à table était badin et cordial; et d'ailleurs rien d'étonnant à cela; moi, je fais naître l'Olympe tout entier de l'écume du vin de Chypre. » Et se promenant dans la salle, dans le crépuscule du soir, en attendant les flambeaux, , il chanta : Le vin de Chypre a créé tous les dieux. Déranger chantait mal et d'une voix déjà chevrotante à cinquante-trois ans. Quand il eut fini : « Voyons maintenant, dit-il, votre poésie albigeoise, bulgare et ibérienne. » Je lui récitai cette strophe en langue romane :

Oh ! gent rossinholet Que bébés af galet D'aquélo aigo claréto Belloment cantarios Ausélet, se n'bébios Jus de la meo souqueto !

(Oh! gent rossignolet^ qui bois à longs traits de cette onde claire, bellement chantcrais-tU;, oiselet, si tu buvais du jus de ma treille ! )

« Cela est charmant! dit le vieux chansonnier. Et il

58 l'émigration

ne reste que ce couplet de cette chanson perdue? C'est la première fois que j'entends une chanson bachique commencer par une invocation au rossignol. C'est une fleur de l'Anthologie; c'est digne d'Anacréon. — Le rossignol sauvage, repris-je, est le héros favori de tous ces petits poëmes. Il en est un où cet oiseau, muet jusque-là, n'acquiert sa voix mélodieuse que lorsque son gosier devient le domicile de l'âme d'une vierge morte à son premier rêve d'amour. C'est l'hymne du printemps. En voici un autre d'un caractère mélancolique : c'est l'hymne de l'automne.

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