I.E PRINCE LUCIEN BONAPARTE
disait Tauteur de René. Béranger respirait avec bonheur cet encens; il s'enivrait avec délices de ce parfum brijlé par une si noble et si poétique main. Il le rendait avec reconnaissance au grand et vénérable Homéride. « Quel large et superbe style, disait-il, que celui de M. de Chateaubriand, et quelles œuvres brillantes et magnifiques! Comment peut-il craindre de ne pas arriver à la postérité en compagnie de René, de Velléda, de Cymodocée et du Dernier Abencéragel » Et tout en combattant l'injuste inquiétude qui tourmentait le vieux barde armoricain, le chansonnier semblait croire en son cœur qu'il est plus aisé de franchir l'abîme des temps sur l'aile de la colombe d'Anacréon ou du colibri de Béranger.
Béranger avait dédié ces chants de sa vieillesse au prince Lucien Bonaparte, le Mécène de sa jeunesse infortunée. Le prince exilé répondit à cet hommage littéraire en homme politique et en frère de Napoléon. « J'ai fait la sourde oreille, me dit le poëte en me racontant cette ouverture inattendue. Louis-Philippe est le roi qu'il faut à la France. Napoléon est un phénomène isolé. Le gigantesque empereur absorbe sa dynastie. D'ailleurs le despotisme militaire serait l'infirmité radicale de la dynastie napoléonienne. La liberté sera l'immortel honneur de la dynastie d'Orléans. » Ainsi parlait Béranger un jour que nous allions de sa maison vers Auteuil. Plus tard, il reçut la visite de plusieurs jeunes Bonaparte auxquels la débonnaireté de Louis-Philippe avait rouvert les portes de la France. Le chansonnier fut flatté de l'hommage que lui rendaient ces princes exilés; mais en même temps il évitait jus-
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qu'à la rencontre des princes régnants. Il glorifiait Tempereur dont il admirait l'épée, mais dont il délestait le sceptre; chantre de la paix et de la liberté, il accueillait les neveux du despote impérial, et se dérobait aux fils chevaleresques du sage et libéral monarque dont il louait les vertus, qu'il avait placé sur son trône, et entre les mains duquel il voyait avec amour les destinées futures de la France. Tristes contradictions qu'expliquent ce perpétuel besoin d'hommage et de popularité qui tourmentait le cœur du poëte jusque dans sa solitude.
Déranger se jouait à ébranler le trône de Juillet, soit en recevant les neveux de l'empereur comme simples citoyens, il est vrai, soit en proclamant l'avénemcnt plus ou moins lointain de la république, comme un pur rêve. Dans ses Dernières Chansons, il s'amusait à prophétiser, d'après Nostradamus, qu'en Van deux mil, date même douteuse, on verrait le dernier de nos rois maire de Meudon. Résolus de passer l'été à la campagne, nous nous établîmes, dès le mois d'avril, à Bellevue, près du bassin de l'allée Mélanie, et nous trouvâmes, dans notre villa, quelque chose qui nous rappelait ce futur magistrat capétien. Nous avions pour concierge une fille de Louis XV; elle s'appelait Franquette, diminutif du nom de son royal père, que Madame Dubarry, on le sait, surnommait cavalièrement la France. Née des amours rustiques de ce roi dont elle avait le nez et le nasillement, et de quelque bergère du Parc-aux-Cerfs, elle avait été recueillie dans ces bois par Madame Du ■ barry. Toute petite, elle allait dans le carrosse du monarque et delà favorite avec son singe et son épagncul;