X PREAMBULE
écrivains, ils sont jugés. Ce n'est point le tribun qui nous intéresse aujourd'hui, ce n'est pas le poète, c'est l'homme.
— C'est l'homme, en effet, l'homme intime que nous allons étudier; et, pour couper court à tout mouvement de curiosité indiscrète, je dirai d'abord que, sauf leur aveugle amour de la popularité, je n'ai personnellement rien vu de Béranger qui ne fût d'un vrai sage, de Lamennais qui ne fût d'un saint solitaire. Ils avaient placé leur cœur dans une haute région. Il fut dans leur destinée de combattre ou de renverser tour à tour les pouvoirs qu'ils avaient fondés ou défendus, et la chute de ces trônes, qui successivement ébranla l'Europe, ne désunit pas leur cœur, tant il était au-dessus des révolutions. Il n'avait pourtant pas atteint la sérénité (k's temples éternels.
Nous arrivâmes, en causant ainsi, à l'un des angles de la forêt, sur un escarpement désert qui dentelait abruptement, comme un promontoire éboulé, ce fer à cheval de collines dont les extrémités se terminent, au levant, par les hauteurs de Montmorency et du mont Valérien. Horizon magnifique, décoré partout des monuments des rois et des souvenirs du génie. Derrière nous se dressait, massif et sombre, le vieux donjon des Valois, dernier asile des Stuarts, où retentit la parole funèbre de Bossuet. A notre gauche, apparaissait l'imposant
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château de Maisons qu'habita Voltaire, et plus loiii;, comme uu nid au bord des bois, l'ermitage où s'abrita Jean- Jacques Rousseau. A notre droite, la colline de Marly, de la Jonchère, deMa Malmaison, séjour de royautés éteintes ou déchues, nous dérobait de son gracieux rideau le pompeux et triste Versailles. En face, la basilique de Saint-Denis, nécropole des Capétiens, décapitée de ses tours, vide de ses cendres, ruine et fantôme elle-même, dessinait dans le brouillard lointain son vague spectre. Nous nous assîmes sur ce redan escarpé, au pied duquel coulait la Seine.
— Voilà, dit mon ami, un site admirablement propre aux entretiens historiques.
— Oui, répondis-je; et nous distinguons d'ici la colline voilée de brume où reposent Déranger et Lamennais. Consolons par de pieux souvenirs ces illustres morts. Parlons de ces maîtres vénérés, avec une familiarité grave et nne mâle et tendre liberté. Ils n'accepteraient point un panégyrique. Vivants, ils ont pu rechercher la louange; morts, ils ne doivent plus goûter que la vérité. La vérité adoucie d'un regret et d'une larme est la plus pure fleur dont nous puissions parfumer leur tombeau. Imitons ces voyageurs antiques qui, le soir, assis aux monuments déserts d'Alcée ou de Démosthène, se délassaient à raconter, vieillards pacifiques, leslutttes ardentes de ces magnanimes morts.
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et^ leur récit achevé, laissaient encore un soupir se mêler mélancoliquement au parfum et au frémissement funèbre des cyprès.
Je tirai de mon portefeuille des lettres, des fragments de prose, des lambeaux de vers, vieux d'un quart de siècle. Leurs feuillets jaunis et rongés par le temps, cet. insecte éternel, répondaient aux feuilles pâles et flétries que le souftle de l'automne faisait voltiger autour de nous. A mesure que je les jetais sur le gazon, mon compagnon parcourait d'un regard avide et surpris ces deux écritures dont les traits robustes, assez analogues, étaient pourtant plus confus chez le poëte, plus fermes et plus sculptés chez l'orateur, comme les attitudes de leur esprit. Pendant qu'il interrogeait ces caractères éloquents, je recueillis en silence mes souvenirs; puis, je commençai mon récit; et ces dépouilles arides du génie éteint et d'un temps évanoui, vinrent tour à tour tomber dans son torrent, comme les dépouilles de la forêt dans les flots ternis du fleuve.
Vous me pardonnerez, j'espère, de vous entretenir si souvent de moi; mais je n'ai pour me diriger dans le dédale des événements que le til de mon infortune; j'implore également votre indulgence pour mes fautes et mes erreurs.
Béranger après la révolution de 1830, — Sa participation aux événements de juillet et à l'avénernent du roi Louis-Philippe. — Personnages contemporains.
(Juillet 1830 - Mars 1832.|
C'est en 1831 que je vins à Paris; j'assistai, presque en arrivant, aux fêtes du premier anniversaire de la révolution de juillet. Ces tombeaux couronnés de fleurs, ces processions de citoyens chantant des hymnes guerrières et funèbres, le roi Louis-Philippe conduisant cette pompe patriotique entouré de ses fds si jeunes et si gracieux, du vénérable Lafayette, patriarche de la grande révolution, de don Pedro, empereur du Brésil, qu'une tempête politique jetait à ces fêtes de la liberté, me remplirent du plus ardent enthousiasme. J'avais vingt ans et je partageais toutes les illusions généreuses de la France. C'est par ces joies nationales que j'entrai dans