PREAMBULE
L'automne dernier, un vieil ami vint me voir dans l'ermitage que j'habite non loin de Paris, sur la lisière des forêts.
— Béranger n'est plus, me dit-il en m'abordant; il vient de rejoindre Lamennais dans la tombe. Comment les avez-vous connus? Comment vous^ protestant, avez-Yous rencontré le théocrate breton et le chantre populaire de la France? Me raconterez-vous enfin cela?
— Très volontiers, répondis-je. Je songeais à ces amis disparus. L'automne est la saison mélancolique des souvenirs. Je me suis tu de leur vivant; je puis parler après leur mort; les hommes doivent être révélés sur leur tombeau. Un tourbillon de la destinée et le souffle du siècle, qui mêlent toutes choses, me jetèrent.
PRKAMBILE.
presque enfant encore, sur le chemin de ces deux vieillards célèbres. Mais pour n'être point troublés dans ce pieux entretien;, retirons-nous à l'écart sur une falaise infréquentée de la forêt.
Je pris mon portefeuille et nous nous mîmes en route à travers les bois. C'était une après-midi de cet été furtif qui touche à l'hiver, comme une félicité tardive qui précède la vieillesse et la mort. Vn doux et pâle soleil brillait à travers l'immense garenne à demi dépouillée où l'on n'entendait que la chute de quelque rameau flétri;, le vol subit d'un oiseau qui partait sans douie pour son exil lointain^ et un vague soupir de rougegorge, ce chantre de l'arrière-saison, qui semble en avoir les frissons dans sa voix toute grelottante de mélodieux sanglots.
— L'heure est venue, repris-je^ de nous entretenir de nos amis. A la mort des hommes fameux il s'opère dans leur réputation comme un temps d'arrêt. Le public semble se recueillir pour mieux comprendre leur gloire. Ce silence est un passage de la popularité bruyante à leur tranquille renommée : une initiation à leur véritable immortalité.
— Mais est-il vrai, dit mon compagnon, que la gloire de Béranger est une de ces étoiles filantes?...
— Si elle tombait, répondis-je, du ciel de la poésie, elle s'arrêterait;, non moins brillante, dans le firmament
PREAMBLLE. IX
(le Thistoire. Roi des chantres populaires, Béranger figurera toujours, son luth à la main, dans le groupe glorieux des hommes qui renversèrent la vieille monarchie. Mais d'ailleurs la nation très chrétienne n'estelle donc plus épicurienne? Le dieu des bonnes gens n'y compte-t-il plus d'adorateurs? Béranger est le psalmiste de ce dieu.
— Est-il vrai, comme on l'a tristement affirmé, que Lamennais est un malfaiteur de l'esprit humain?
— Il en fut plutôt le chevalier à la visière noire et à la sombre armure. Breton de naissance, il était républicain par tempérament. De là dans sa vie des tiraillements, de violentes oscillations. L'aversion du despotisme militaire le jeta fatalement, à la restauration, dans le royalisme et le sacerdoce. Champion d'abord de la papauté, il voulait néanmoins la faire descendre des nuées et la rasseoir sur une base démocratique; et quand il vit l'impossibilité de sa tentative gigantesque, le tribun religieux abandonna à sa destinée cette papauté caduque. jNIais, défenseur ou adversaire, il a puissamment concouru à l'écroulement temporel de la théocratie romaine. Et en cela il est, au contraire, le bienfaiteur et le vengeur de l'esprit humain.
— Béranger et Lamennais ont bien mérité de nous pour avoir déblayé les voies de l'avenir de ces deux noires ruines gothiques. Comme politiques et comme