G MADEMOISELLE JUDITH
brouillards qui flottent éternellement sur la cime dépouillée de ses forêts. Le ménage du poëte n'était pas moins triste. Il avait pris avec lui une tante, sœur de sa mère, vieille fille hargneuse qui, retirée de quelque taudis de Paris, ne se trouvait pas heureuse d'être recueillie dans la fortune et la gloire de son neveu. J'y trouvai aussi Mademoiselle Judith^ que j'avais quelquefois rencontrée à Passy. C'était une amie de sa famille maternelle, plus âgée que lui de deux ou trois ans; elle chantait ses chansons avec un joli fdet de voix qui ne chevrotait pas encore, parfaitement bonne, mais très laide, et avec des dents ressortantes à la façon dessangUers. On a dit que cette personne était Lisette : mais l'âge et la laideur rendent cette supposition impossible. Je crois d'ailleurs que Lisette n'a jamais été qu'une ombre, un rêve poétique, un idéal rendu immortel. Il avait pris Mademoiselle Judith un peu par charité, un peu pour soigner sa vieille tante, un peu pour tenir son ménage, à quoi elle fut entièrement impropre. Ce triste entourage de deux vieilles femmes qui se querellent, c'est ce qu'il appelait dans sa lettre les ennuis de son installation. Cependant Fontainebleaul'encbantait même en hiver :
« Si vous voyiez ma forêt! elle est bien belle en ce moment. En dépit de mon rhume et des loups qui, dit-on, la parcourent, je viens de lui rendre une nouvelle visite. Comme elle est poudrée à blanc ! Comme elle est bien pomponnée! Que le soleil produit un riant effet dans la cime de ces arbres tout chargés de givre ! Ce sont là des beautés qu'on ne connaît pas sous votre
LETTRE DE BRRAKGFR. 87
ciel si chaud et si brillant. Je voudrais vous voir au milieu de ces fleurs que l'hiver nous prodigue ici. Cela fait prendre en horreur les boues de Paris. » (28 décembre 1835.)»
Charmant tableau de Thiver, qui fait le pendant de sa chanson intitulée les Champs, tableau ravissant de Tété. Déranger sentait et peignait la nature en bourgeois de Paris. Je me souviens qu'une fois, près de la mare d'Auteuil, il prit je ne sais quel vulgaire moineau des bois pour un rossignol; et que moi chantre des oiseaux non moins qu'expert oiseleur Je ne voulus jamais lui concéder que cet ignoble volatile fût la fille de Pandion, Philomèle l'Athénienne. Mais ici Déranger saisit la nature sur le vif. C'est bien une vue d'hiver de la forêt de Fontainebleau. C'est une idylle charmante^ quoique pomponnée et pondrée à blanc, comme l'eût faite le meilleur paysagiste du siècle de Louis XV. Au printemps de 1836;, mon père était venu me voir à Paris. Déranger m'écrivit à cette occasion une lettre qui continue l'histoire de son intérieur de Fontainebleau.
a Vous auriez bien dû^ mon cher ami. puisque vous aviez votre père, me l'amener ici, et y passer quelques jours pour que ce vous fût une compensation aux frais de route. C'eût été une distraction pour lui, un vrai plaisir pour moi, et je pense aussi pour vous. Je vous aurais facilement logés tous les deux, car il faut que vous sachiez que depuis mon dernier voyage à Paris, ma vieille tante n'ayant pu s'habituer ici, elle a voulu à toute force que je la plaçasse à Sainte-Périne, ce qui