L^OISEAU DU CIEL
Petit oiseau des vallons de l'Arise, J'ai vu le jour près de l'antre pieux Où sa cascade en écumes se brise, Et se lamente aux tombeaux des aïeux.
L OISEAi; Dr CIEL.
Là^ sous la roche, au niil de la colombe. Dieu me nourrit d'harmonie et de miel : Fils du désert, la foi meurt, le jour tombe. Chante, dit-il, soupire, oiseau du ciel!
Et je chantais Dieu, nos monts et leurs gloires. Nos vieux héros, nos bercails et leurs jeux. Mais j'étais né, blanc, dans des heures noires; Au ciel régnaient des astres orageux.
L'air, pur d'abord, s'obscurcit, et la foudre Frappe le chêne, et l'ouragan cruel Disperse aux vents mon nid, et dans la poudre, Koule et meurtrit, hélas! l'oiseau du ciel!
Comme un vautour, la mort ravit ma mère Qui m'abritait, tremblante; et les malheurs M'ont harcelé, doux chantre, âme éphémère. De cieux en cieux, de douleurs en douleurs. Triste exilé, j'ai revu la colline.
Le bord natal, le tombeau maternel ; Au nid désert l'âme est plus orpheline ; J'ai dit au sort : Reprends l'oiseau du ciel!
Et, de nos monts, la tempête fatale Dans ton Paris m'a jeté... Sombre enfer! Dans ces palais où tant d'orgueil s'étale. Les toits sont d'or et les cœurs sont de fer. 0 luth du pauvre, ô chantre, tu devines Mes longs ennuis, mon déplaisir mortel ! Mais vers ton seuil, deux aurores divines, L'aube et l'espoir, guident l'oiseau du ciel!
Oh! prends pitié! Le vent dans mon plumage Siffle, et l'hiver m'apporte ses frissons! Mais à ton feu renaîtra mon ramage; Je te dirai mes plus tendres chansons ! Des troubadours et de l'antique Hellade, J'ai dans la voix le parfum et le sel. Mais l'aile pend à la triste ballade Comme le cœur tombe à l'oiseau du ciel!
* LE JELME PATRE.
Quel lai veux-tu, dis, quel hymne toiiore L'âme captive au cou du rossignol?
L'ange exilé? Roland vainqueur du Maure? Ou l'émir Sanclie? ou le pâtre espagnol? Non, barde, entends l'hymne que la phalange Chantait autour du char de l'Eternel, Lorsqu'il tonna devant la roche, où l'ange Sur un tombeau berça l'oiseau du ciel !
0 monts, "n bois, grotte, fleuve, rivage. J'expire, hélas! sur un bord étranger!
Oh! prends pitié de l'oiseau que l'orage Roule à tes pieds, mourant, ô Béranger ! Oh ! s'il survit à la tourmente amère. Il t'aimera, glorieux ménestrel.
Barde sauveur, comme il aimait sa mère ! Ne laisse pas périr l'oiseau du ciel!
Je jetai ma poétique plainte à la poste et j'attendis dans un état d'anxiété mêlé d'espoir. Je dois tout dire : je roulais depuis longtemps ces vers dans ma tète; j'en avais même ébauché la première strophe en traversant le Limousin. Comme notre messagerie sortait d'Uzerche^ un jeune pâtre vint se placer sur le marche-pied de la rotonde. Lourd, trapu, vêtu d'une grosse bure, couleur de la bête , il avait la tournure d'un petit ours. Une flûte villageoise pendait en bandoulière sur son dos. Quand les chevaux ralentirent le pas, le jeune musicien descendit, prit son instrument rustique et nous joua des airs sauvages. A chaque montée, il recommençait ses agrestes et monotones mélodies. Puis, quand il eut épuisé son répertoire et recueilli nos sous, le jeune Léonard nous quitta et disparut dans les bois. Involontairement je comparai mon sort à celui de ce petit berger. Peut-être, me disais-je, ma muse me
BILLET DE BEtVANGEU. Ô
rendra le même service que lui rend sa musette. Une de ses mélodies m'avait touché par son accent mélancolique. Dans la prévision de mon rnalheur prochain, je murmurais machinalement des vers sur ce rhythme musical, et j'ébauchai une strophe que j'abandonnai. Je m'en ressouvins au jour de l'infortune, et je repris dans Paris la complainte interrompue dans les landes de la Vézère. Mais devais-je être aussi heureux que le jeune Amphion des bois ? L'accueil qu'il avait reçu de nous, l'obtiendrai -je de Déranger? La réponse ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain (2 novembre 1831), le concierge de mon hôtel me remit ce billet que j'ouvris avec un horrible battement de cœur:
« Je reçois, Monsieur, votre très jolie et très louchante chanson; elle me fait pousser deux tristes soupirs : l'un sur le sort du pauvre oiseau des Muses, l'autre sur l'impossibilité où je serai peut-être de lui prouver l'intérêt qu'il m'inspire. Mais enfin je désire que vous sachiez que cet intérêt est réel. S'il vous est possible de venir un matin vers dix heures, chez moi, je me ferai un vrai plaisir de recevoir sur votre sort tous les renseignements que vous voudrez bien me donner, et croyez. Monsieur, que si cela m'est possible, il me sera doux de vous consoler et de vous servir. »
Je logeais à l'hôtel des Grès, presque à l'angle de la rue de la Harpe, près de la place Saint-Michel. J'avais tout Paris à traverser pour me rendre rue de la Tourd'Auvergne où demeurait Béranger. Cette rue n'était
0 PREMIÈUE ENTREVUE.
pas encore entièrement construite; j'entrai;, par une porte cochère , dans une longue avenue bordée de murs de jardins, dans la direction de Montmartre. Au fond de la cour^ à gauche, un grillage de bois ouvrait sur une maisonnette élégante et rustique à volets verts, et précédée d'un parterre planté de roses de Bengale et de quelques autres fleurs d'automne. Le cœur me battait horriblement en poussant la porte du jardin qui m'annonça par le retentissement de sa sonnette. Une ménagère, grande et forte, mais d'un visage avenant et doux me reçut et me conduisit au premier étage dans le cabinet du poëte. Il déjeunait en causant avec M. Blanc, son médecin, et quelques autres amis. « Monsieur, balbutiai-je en l'abordant, voici le jeune
homme — Ah! dit-il sans me laisser achever, et
d'un ton singulièrement sympathique, c'est très bien, veuillez vous asseoir. » Je m'assis, et pendant qu'il achevait son repas et sa conversation, je considérai en silence le célèbre chansonnier.
Je voyais un homme d'environ cinquante ans, épais sans être gras, de moyenne taille, avec une énorme tête, penchée sur l'épaule droite, comme celle d'Alexandre le Grand. Il était chauve, avec quelques cheveux d'un très beau blond, mais déjà grisonnants, et qui flottaient soyeusement sur ses oreilles. Il avait de gros yeux bleus, myopes et à fleur de tête, comme les hommes inspirés. En somme un crâne de saint Ghrysostome avec une face de Bacchus, mais de Bacchus vulgaire et non du jeune et beau conquérant du Gange. J'observais ses moindres mouvements, et je vis avec surprise que ce poëte bachique ne buvait que de l'eau.