PREMIER ENTRETIEN
II mangea deux œufs à la coque, un peu de compote de pruneaux de Tours; puis, prenant une poignée de sucre, il le mit dans une grande tasse qu'il remplit de lait et de café, et arrosa de ce copieux liquide son repas d'une frugalité presque pythagoricienne.
Déranger, resté seul avec son médecin, m'interrogea. « Je suis né, lui répondis-je, dans l'Ariége, d'une famille antique et plébéienne. Mes parents ne sont pas sans fortune; mais mon père a éprouvé des revers, et je n'ai rien. — Pourquoi donc êtes-vous venu à Paris de si loin ? — Pour vivre et m'instruire; je suis protestant, j'ai fait des études en théologie, je veux les compléter par des études en médecine, l'hygiène du corps doit aller de pair avec l'hygiène de l'âme. J'espérais donner et prendre à la fois des leçons, et par ce moyen me tirer d'atfaire à Paris mieux qu'ailleurs. — Vous êtes protestant, mais n'avez-vous pas vu vos ministres? — Je les ai vus, ils ne peuvent m.aintenant rien pour moi. Nous sommes plusieurs étudiants dans le même cas. L'un de nous qui sait l'allemand s'est adressé à un libraire. Cet homme n'a voulu lui faire traduire que les mémoires impurs de Casanova. Il a préféré la faim à l'infamie. — Vous voulez donc être ministre? — Oui, c'est mon désir et le vœu de ma mère mourante. Mais je suis trop jeune, d'ailleurs je sais peu et je n'ai rien. Je veux avant tout acquérir quelque science et môme quelque fortune. On ne doit être ni un ignorant ni un mercenaire de l'autel. » Déranger me considérait attentivement et comme étonné du contraste de mon air juvénile et grêle avec la gravité dogmatique de mon langage et de ma longue figure ascétique. « Mais enfin.
comment subsistez- vous? — J'avais, en arrivant à Paris, environ cent francs. Mon logement me coûte vingt francs par mois. Je vis avec deux sous de pain par jour. » Béranger se récria de surprise et d'émotion. «Ah ! je connais bien cela, » dit-il avec un soupir. Il parla de ses malheurs et de ses succès. 11 relut en silence mon petit poëme. Il en loua la sensibilité lyrique. Pendant que je parlais tout tremblant et palpitant, j'avais des pleurs dans les yeux, et je m'aperçus que des larmes sympathiques montaient dans les cils émus et dans la voix troublée du poëte. Béranger avait l'attendrissement facile et en quelque sorte souriant comme il avait le sourire habituellement mélancolique, et ce mélange, plein de charme, existait sur sa figure comme dans sa poésie. « Revenez demain, » me dit-il. Et m'accompagnant dans son antichambre, il tira furtivement sa bourse et m'offrit en rougissant une pièce d'or. « Non, » m'écriai-je en balbutiant quelque remercîment étouffé, et, m'élançant dans Tescalier, je disparus dans un bouleversement que la porte extérieure du jardin articula éloquemment dans les longues et fiévreuses palpitations sonores de sa clochette. Je regagnai mon logis lointain, heureux pourtant d'avoir, non-seulememt touché le cœur, mais encore, j'en avais la certitude, acquis l'estime de cet homme célèbre.
Pierre-Jean de Béranger était né le 19 août 1780 à Paris, rue Montorgueil, chez son aïeul maternel, tailleur de profession. Le poëte, tout en glorifiant sa descendance roturière, n'a pourtant jamais retranché de son nom la particule féodale. Il se disait noble, et ses ancêtres prétendaient être une branche picarde de la