LAMENNAIS^ POETE ET MUSICIEN
solitaires. Leur supériorité commune, à tous les trois, c'est que leur éloquence s'élève jusqu'à la poésie, et qu'elle a le souffle lyrique. Ils sont les trois plus grands maîtres de la langue française, et je les inscris dans cet ordre, car le rang de leur génie est le même que celui de leur naissance: Bossuet, Rousseau, Lamennais.
M. de Lamennais était poëte et musicien comme saint Bernard, mais l'orateur breton préférait au rhythme symétrique du vers dont le mécanisme ingénieux lui échappait probablement, le rhythme irrégulier de la prose, qu'il trouvait plus large, plus varié, plus conforme à son génie. C'est dans ce rhythme qu'il a composé de courts poëmes, tels que les Morts et le Pèlerin polonais, qui sont d'admirables fragments lyriques, ainsi que les Paroles d'un Croyant où il s'inspire davantage des prophètes du Garmel et de Pathmos. Nul ne parlait plus magnifiquement que lui de la poésie et de la musique. Je ne sais s'il avait de la voix, mais il jouait d'un instrument, et, le soir, il se délassait de ses travaux en chantant sur l'accordéon. On m'assure même qu'avant d'écrire il modulait sa prose sur le clavier comme les Gracques cadençaient leur voix sur la flûte avant de parler dans le forum. Peut-être en serait-il ainsi pour ses petits poëmes, mais il est douteux qu'il eût jamais cherché dans la musique un frein pour son style indompté, non plus que pour son cœur orageux. M. de Lamennais était essentiellement Breton; il aimait les ballades armoricaines, qu'il ne pouvait, à son grand regret, lire dans la langue celtique. Le bardisme était la racine sauvage de son génie poétique et sacerdotal. Ce