LE LIVRE DD PEUPLE
Chaque soir, au retour de la promenade, à la clarté d'une lampe, il nous lisait son travail du jour. De petits carrés de papier contenaient ces fragments, j'allais dire les strophes de ces préceptes lyriques. Combien ces ébauches, dans leur rudesse native, étaient plus vives, plus pittoresques, plus éloquentes! «0 peuple, disait-il, tu n'as pas le droit de tremper ton doigt dans la mer, et de verser sur ta langue une seule goutte du sel dont Dieu remplit les gouffres de l'Océan. » Depuis, en polissant ce premier jet, il l'a affaibli ; car il était artiste, un artiste merveilleux souverainement amoureux de la forme, et qui se délectait à ciseler la phrase, qui devait contenir sa pensée, comme un vase de marbre ou d'airain. La simplicité mâle et pittoresque du style populaire lui semblait un plus diflficile chef-d'œuvre que les plus magnifiques périodes oratoires de la chaire et de la tribune. 11 regardait le Contrat social comme un modèle de style sculpté , et tâchait d'imiter, dans le Livre du Peuple, la vigueur et la précision de Rousseau en y fondant l'harmonie et la grâce de Bernardin de Saint- Pierre. Il acheva ce petit ouvrage à Frescu, et, à son départ, il en donna le manuscrit, transcrit de sa main, à ses hôtes, comme un témoignage de son affection. Simple et magnitique manière de reconnaître leur hospitalité. Les livres ont leur destinée comme les hommes, et ce manuscrit, jouet de l'infortune qui a bouleversé l'existence de ses possesseurs, a été jeté entre mes mains par un orage. Je le conserve avec un soin religieux comme un monument dont le prix s'accroît encore pour moi du souvenir des jours que j'ai eu l'honneur de passer auprès d'un homme de génie.
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M. de Lamennais ressentait la plus ardente admiration pour Rousseau et le mettait sur le même rang que Bossuet. «Les grands poètes de la France^ disait-il, ce sont les prosateurs; c'est Bossuet, c'est Rousseau. Bossuet est plus éloquent orateur, Rousseau plus complet écrivain; Bossuet a un vol plus élevé, sa langue est plus belle, plus haute, plus inspirée. Rousseau a une diction plus savante, une langue plus riche; il a aussi plus de passion et de sensibilité. Il procède des tribuns antiques, mais Bossuet procède des prophètes d'Israël. Il ne voit la nature qu'à travers la Bible comme Fénelon à travers Homère. Mais Rousseau peint la nature même; il la passionne, il la fait palpiter, et la transfigure dans l'idéal en mêlant le cœur de l'homme au spectacle de l'univers. Tous ses systèmes sur l'homme, sur la cité, sur la société sont faux ; mais ce qu'il dit sur la conscience, sur l'amour, sur la liberté, sur la patrie, sur l'Evangile, sur la nature, sur l'humanité, sur Dieu, est incomparable et immortel. Rousseau est le Prométhée qui a ranimé le feu divin dans le cadavre déjà putréfié du dix-huitième siècle. Il est le tribun des temps modernes, l'orateur du genre humain; mais Bossuet est un mélange singulièrement grandiose du Père de l'Eglise et du prophète du Garmel et du Sinaï. »
Ainsi parlait M. de Lamennais, et j'ajouterai qu'il procède lui-même de Bossuet et de Rousseau, mais plus de Jean-Jacques. Il tient de Bossuet par la langue biblique et la phrase qui porte la tête à l'espagnole, mais en exagérant la fierté jusqu'à la rodomontade castillane; de Rousseau par le génie même avec ses variations, ses inconséquences et ses instincts farouches et