GUIZOT
« 9 août 1837. »
Telles étaient les opinions politiques qui fermentaient à cette époque, et les jugements portés sur un ouvrage éminent que le modeste auteur considérait, malgré tant d'éloges, comme une ébauche indigne de sa renommée. Plus tard il la compléta par des études plus approfondies sur le gouvernement des Hébreux et les constitutions des Grecs et des Romains, matière immense élaborée au seizième siècle par l'Italien Sigonio. J'ai moi-même, bien des années après, connu M. Billiard, et le publiciste républicain m'est apparu sous les traits d'un vieillard aimable dont les plus cruelles infirmités n'altéraient jamais la grâce parfaite et l'aménité la plus exquise. Je me dérobai quelques instants à la société de la Grenadière pour honorer solitairement la mémoire du grand Bérenger, le Luther du onzième siècle, l'adversaire de Grégoire VII, le champion de l'Evangile et de l'esprit humain contre la théocratie romaine. L'archidiacre angevin retarda d'un demi-siècle le triomphe de la papauté, et, seul avec le Christ,
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balança, pendant cinquante ans, le monde catholique tout entier. Après sa mort, Rome, dans le vertige de sa victoire, put à son gré disposer des sceptres, égorger des peuples, qï faire Dieu. Ce monstrueux droit fut dé-' finitivement consacré au quatrième concile de Latran dans le sang des Albigeois et sur les ruines des cités du Midi. Mes ancêtres infortunés m'accompagnèrent, invisibles, mais présents, dans ce pieux pèlerinage; d'abord dans l'ile de la Loire, où Bérenger cacha sa vieillesse, puis au cloître de Saint-Martin, où fut déposée sa cendre. Quand on écrira l'épopée de l'esprit humain, le grand et malheureux scolarque de Tours en sera l'un des héros. J'ai moi-même depuis ébauché l'histoire de cette forte et mélancolique figure du moyen âge.
Je passai deux jours auprès de Déranger, mangeant à la Grenadière, couchant à l'hôtel du Cygne. J'avais pendant ma convalescence dans l'Ariége barbouillé un poëme sur une infante de Toulouse que l'émir Abdérame prit dans une bataille et envoya captive au calife de Damas. Je laissai cette ébauche à Déranger, et je lui dis adieu, m'arrachant aux plus tendres invitations du poète et de sa vieille et excellente compagne. Quelques jours après, en me renvoyant mon manuscrit, il me reprochait ma circonspection excessive et véritablement farouche.
« J'ai lu avec bien du plaisir, mon cher N., votre nouveau poëme que je vous renvoie par un ami... Votre poésie est bien à vous, mais votre originalité a besoin de correction. Je vous l'ai dit cent fois, et
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comme il en est de cela sans doute ainsi que de votre sauvagerie, je n'insisterai pas. Seulement si vous vous entêtez..., je crains pour vous la mésaventure qui vient d'arriver à Sainte-Beuve pour ses Pensées d'août. Vous êtes vraiment de son école sous ce rapport... Vous vous êtes envolé d'ici avec tant de précipitation et de froide opiniâtreté, que je n'ai pas eu le temps de dire à Madame X. que je m'étais occupé d'une maison ainsi qu'elle m'en avait chargé. Si en effet elle tenait à avoir un séjour d'été dans les environs de Tours, faites-le-moi savoir, pour que je tâche de lui trouver quelque chose à sa convenance, et assurez-la du plaisir que j'aurais à être son voisin... Je vous charge de mille respects pour elle, et de toutes mes amitiés pour M. de Lamennais, qui sans doute est revenu de Bourgogne. Adieu, mon cher N., continuez de travailler comme vous le faites, et peut-être un jour une position acquise par votre seul mérite vous rendra-t-elle plus facile et plus expansif avec vos amis et avec ceux dont vous vous entourez. (30 octobre 1837.) »
A mon retour à Paris, je retrouvai mon élève revenu de Champagne. M. de Lamennais, qui était allé passer quelques jours en Bourgogne, arriva bientôt aussi. Il avait accepté l'offre que mes patrons lui avaient faite de vivre chez eux. Pour le recevoir, ils louèrent un petit hôtel dans l'allée des Veuves, aux Champs-Elysées. En attendant qu'on pût s'y installer, il continua de loger rue de Rivoli, et venait manger tous les soirs rue d'Alger. Il y avait eu de part et d'autre beaucoup de précipitation dans cet arrangement; aussi quand il fut question
d'aller occuper la nouvelle habitation, M. de Lamennais refusa. Ce refus, un peu tardif, était néanmoins fondé; mais exprimé sans explication et sans ménagement, il parut d'une dureté farouche. J'écrivis cette aventure à Déranger dans ma lettre du premier de l'an 1838. Il me répondit :
« Grand merci de vos bons souhaits, mon cher N. ! Puissiez-vous voir accomplir les projets que vous formez! Il sont sages et conformes à vos goiits! Il faut donc espérer que Dieu vous viendra en aide!
« Je réponds à Madame X.; mais je ne sais si ma lettre est bien consolante. Vous jugez Lamennais peutêtre un peu trop sévèrement, mais je le conçois avec votre cœur. Le tort de Madame X., et je le lui dis, c'est de ne s'être pas bien rendu compte de ce que c'est que ces gens que l'on appelle des génies. Ce sont les oiseaux les plus capricieux du monde. Lorsqu'on les croit bien apprivoisés, ils échappent... Mais, mon ami, en général, la race des hommes de lettres est bien redoutable pour les affections; race égoïste où les individus, grands et petits, se font une religion de leur métier, et malheureusement trouvent toujours quiques sofs disposés à les encenser, ce qui achève de les corrompre. Depuis que par une nouvelle bouffée de folie, nous avons déclaré que la poésie était un sacerdoce, le mal a été en augmentant. L'orgueil s'est accru des pertes du talent. Lamennais fait comme les autres, tout en valant mieux peut-être. J'avoue que sa conduite envers M. et Madame X. est tout à fait inexplicable. Il m'a écrit à propos de son livre (le Livre du Peuple),
et ne m'avait rien dit qui pût faire présager une rupture qui;, comme vous le dites, tient sans doute à de petites causes. Je crois surtout que ceux qui veulent vivre à sa suite ne trouveraient pas leur compte à ce qu'il ne fût pas talonné par le besoin, et à ce qu'il fût surveillé par de véritables amis. C'est un homme très faible et qu'on mène facilement. Je n'en plains pas moins vos hôtes qui n'ont eu que le tort d'être trop bons. Tâchez pourtant qu'ils n'en perdent pas l'habitude. Ils n'auront jamais à s'en repentir avec vous.
« Judith est bien sensible à votre bon souvenir, mais vous en veut toujours de votre fuite de l'autre fois. Vous me parlez de violettes; nous en avons avec un temps du mois d'avril. Dépéchez-vous donc de venir, d'autant plus que je voudrais aller en Picardie vers la mi-mars. Adieu, tout à vous de cœur. (3 janvier 1838.) »
M. de Lamennais avait un jeune secrétaire, villageois de quinze à seize ans, qui, sans en avoir l'air, exerçait un certain empire sur l'illustre vieillard. Ce jeune homme fut soupçonné d'avoir détourné son maître de venir habiter chez ses nouveaux hôtes, et, chose plus regrettable encore, d'avoir fait renvoyer, quelques jours après, un petit orphelin breton, récemment recueilli sur quelque tombeau, et qui, tombé dans la disgrâce de son protecteur, fut brusquement et durement rejeté dans l'indigence et les landes de son Armorique. Ce petit Celte était doux, d'une raison au-dessus de son âge, et paraissait profondément sentir son malheur. Il voulait être marin; j'ignore quelle a été sa navigation;
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puisse-t-il avoir trouvé une mer sans orage et sans écueils.
M. de Lamennais ne venant pas avec nous, mes hôtes résolurent d'aller passer l'été suivant, non plus dans la Touraine, comme ils en avaient d"abord eu le désir, mais dans la Charente , climat plus méridional et plus propice aux poitrines déUcates; aussi bien leurs affaires exigeaient-elles cette retraite dans une de leurs terres. ^
Pendant qu'ils faisaient leurs adieux dans le Nord, je l m'acheminai seul en avant vers le Sud. Je m'arrêtai huit jours auprès de Déranger; cette fois, je logeai à la Grenadière. Béranger me présenta au docteur Breton- . neauj l'Esculape de la Touraine, homme illustre et ex- 1 cellent, moderne par la science, antique par la simplicité, insoucieux de la fortune et de la renommée qui sont venus le relancer dans sa solitude, et l'arracher à la douce société des fleurs et des abeilles. Le médecin et le poëte avaient été mis en rapport par les fièvres et les roses de la Loire. Mais Béranger allait quitter la Grenadière. Ses amis avaient tant vanté la gracieuse villa, qu'il craignit qu'on ne le prît pour un châtelain. Un nouvel échec de fortune vint à point, et sur ce malheur, réel ou fictif, il arrêta une petite vilaine maison dans un vilain quartier de Tours. A mon passage, on s'apprêtait à abandonner le charmant ermitage de la Loire. Mademoiselle Judith en était désolée; tout en était triste, le chat, les oiseaux, les bosquets qui déjà reverdissaient.
Ipsœ te, Tytire, pi nus Ipsi te fontps, ipsa hsec arbusta vocabant.
IL s'Établit a tours. 143
Le poète n'entendit pas ce tendre appel des fleurs, des oiseaux et de l'amitié. Le mugissement de la popularité étouffa leur douce éloquence. Lui-même était morose et honteux ;, et le regret de son cœur se mêlait au sentiment de sa secrète infirmité. Moi-même d'ailleurs soutirant, je partageais la tristesse commune de voir une si haute raison sacrifier son modeste et légitime hien-être à la crainte illusoire d'un vain murmure populaire. Mais il fut inflexible, et quelque temps après mon départ, il quitta ses bosquets pour s'installer dans les bruits, dans les boues et dans les fièvres de Tours. 11 me marque son déménagement dans cette lettre, dont le sourire est jaune et amer.
« Votre lettre, mon cher N., nous a en efl'et tirés d'inquiétude sur les suites de votre indisposition que le voyage pouvait faire renaître. Depuis vous, JMadame X. a passé, mais n'a pas eu malheureusement l'idée de me venir trouver. Je lui aurais certainement fourni les moyens de séjourner soit à la Grenadière, soit à Tours, et votre élève eût peut-être évité les accès de fièvre qui ont cloué la mère et le fils à Poitiers.
« Nous voilà emménages rue Chanoineau, sans cour ni jardin, mais au milieu des promenades. Ce côté de Tours (Sud) convient bien mieux aux courses journalières que celui de Saint-Cyr; aussi me promenai-je déjà beaucoup plus. Judith se console un peu en se voyant au moins aussi bien logée et plus sainement; car elle avoue maintenant que le voisinage de la Loire ne lui était pas bon. Je ne parle pas de moi, car on prétend que je me trouve bien partout. Il est de fait
pourtant que je ne crois pas me faire illusion en disant que je suis logé tout à fait à ma guise. J'ai un arbre magnifique sous ma fenêtre, de l'air, du soleil, le chant des oiseaux logés dans un épais bocage dépendant de la maison où je plonge la vue, avec permission même de m'y promener, ce dont je n'abuserai pas, car je n'aime pas à mettre le pied chez les autres pour mon seul plaisir. Nos chats se sont trouvés beaucoup moins bien que nous, et le pauvre Criquet, la meilleure des bêtes, a disparu : grand chagrin pour toute la maison.
« Je vous remercie des offres que vous me faites de nouveau. J'accepterais votre avoir, si j'en avais besoin, mais j'ai quelques économies; et puis, le débiteur que j'avais forcé de suspendre le payement des intérêts qu'il me doit, a exigé que je lui laissasse reprendre ce payement, car à vrai dire je ne compte pas que tout cela puisse durer. Mais nous allons établir nos dépenses dans cette prévision, c'est-à-dire, à peu près sur le pied de 2,000 francs. 11 y en a tant qui nous valent et qui ont moins.
« D'après ce que m'écrit Madame X., vous devez être dans une habitation fort convenable à vos rêveries poétiques. Vous entendez aussi chanter le rossignol, cela nous vaudra quelques vers en dépit de la prose que vous avez à parfaire. Le pauvre vieux Chateaubriand est aussi forcé, lui, de quitter ses arbres et ses oiseaux. L'âge, m'écrit-il, donne de la prudence; et par prudence il abandonne la maison qu'il avait décorée, le jardin qu'il avait planté rue d'Enfer, pour qu^une banqueroute frauduleuse de libraire ne le trouve pas sans quelques économies. Cela ne l'a pas empêché
LE CHAT CaïQUET. 145
de faire comme vous et de m'offrir une part de son nécessaire pour me tirer d'embarras. Malgré mes refus, il insiste. Comme je voudrais que 100,000 francs de rente m'arrivassent ! J'accepterais bien vite ses offres pour me donner le droit d'arranger ses affaires.
« Votre Mas d'Azil est un endroit séduisant, mais je doute que mes jambes me conduisent jamais si loin, surtout pour y rester. Si j'ai encore quelques années à vivre, et qu'on veuille bien m'oublier tout à fait, je retournerai mourir à Paris, la ville de la liberté, de l'égalité, de la tolérance. Mais pour cela, il faut que je n'aie plus à y vivre qu'avec mes amis, à y mourir comme bon me semblera, et à y être enterré sans bruit et sans foule. Encore un peu de temps et j'en serai \k. Adieu, mon cher ami; recevez les amitiés de Judith. A vous de cœur. (7 juin 1838.)
« Vous voyez que j'ai le moyen de payer le port de vos lettres. »
Ainsi Béranger, après un séjour de quinze mois, quitta sa charmante solitude, et les arbres qu'il avait plantés pour ombrager sa vieillesse, et aux rameaux desquels, sa poésie, comme une liane, avait suspendu ses fleurs d'arrière-saison, en grappes de strophes mélancoliques. Son chat Criquet s'en était retourné à la Grenadière; mais ne voyant pas revenir son maître dans l'élégante villa, il avait repris tristement le chemin de la rue Chanoineau aussi vulgaire que son nom. Le plus philosophe cette fois ce n'était pas le chansonnier, c'était évidemment le chat. Le croyant réduit à 2,000 francs de revenu, je lui avais offert mes économies et