‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 82 sur 119 · LA CHARENTE · texte numérisé non relu

LA CHARENTE

esprit platonique et rabelaisien, avait erré dans son enfance sous les ombrages du grand Parc : elle a môme placé, au village de Cherves, qui en marque la limite septentrionale, une histoire scandaleusement tragique de son H examéron. Ce grand Parc avait été vendu sous le règne du roi Louis-Philippe, et le père de mon élève en était encore le propriétaire nominal. C'est là que, précipitamment expulsés de Richemont, nous nous réfugiâmes, dans Fâpre saison, au hameau de F., où mon patron possédait une vaste maison rustique. De cette ferme, j'allais tout le jour, tantôt sur les rochers abruptes qui longent l'Antaine, au-dessous de Richemont, tantôt sur ce pittoresque plateau des Fées qui borde la Charente, au-dessous de Bagnolet. Et là, entouré de bois, une dalle pour siège, et pour pupitre un tronc de chêne, à l'aspect de l'un ou de l'autre de ces deux petits fleuves, je me faisais en imagination camisard, et je poHssais et repolissais mon histoire des guerres cévenoles. J'avais envoyé à Déranger un résumé succinct du préambule pour qu'il pût compléter son aperçu et son jugement. Il me répondit :

« Tout ce que vous me dites des chapitres que je ne connais pas me paraît bon, mais je n'en regrette pas moins de n'avoir pas lu ces chapitres. Tâchez de vous tenir en défiance contre la passion protestante qui vous anime dans vos narrations, et qui est sans excuse dans un homme de notre temps. Je viens de lire une histoire de Jésus-Christ par Salvador, qui fait une remarque fort juste et qu'avait fait naître en moi la lecture de vos Camisards. C'est que la Réforme est une réaction

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LETTRK DE BERANGER. 169

mosaïque à l'insu^ il est vrai, des réformateurs, si grands partisans de saint Paul, le moins mosaïsant des apôtres. Faites votre profit de la remarque de l'écrivain juif pour justifier les formes du style de vos héros dans ce qu'elles ont de singulier.

« Quant à la publication, il ne faut peut-être pas s'en occuper encore. A Paris, la librairie est dans un tel état de déconfiture que penser à y placer avantageusement le manuscrit d'un auteur inconnu, serait une folie aujourd'hui. Dans six mois il n^en sera peutêtre pas ainsi : j'en écrirai à Perrotin, qui dans ce moment éprouve des embarras, non d'argent proprement dit, mais de propriétaire, obligé d'abattre et de rebâtir la maison achetée avec mes chansons. Bonne propriété, ma foi ! Puis en supposant les chances favorables pour Paris, il reste encore à savoir si pour vous et pour l'ouvrage, une publication en province^ dans le Midi, ne vaudrait pas mieux. D'autant qu'il serait facile d'en parler à Paris, et d'y établir un dépôt d'exemplaires. Nous obtiendrions peut-être une présentation du livre à l'Académie française par Lebrun et à celle des sciences morales par Mignet. Mais avant tout, donnez à votre œuvre toute la perfection qu'elle mérite et dont elle est susceptible. Je vous assure que ce ne sera pas du temps mal employé. Je tiens toujours à mon idée de vous mettre en scène dans une introduction. Il faut que quelque chose justifie pour le lecteur le ton que vous prenez dans l'ouvrage. Songez que c'est pour nous presque un roman que vous publiez. Les formes du roman n'y sont pas déplacées. Adieu, travaillez et retravaillez avec courage. (18 janvier 1840). »

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M. Salvador avait raison : la Iléforme est une réaction vers le mosaïsme , contre le catholicisme égaré dans les traditions orientales. Le salut, dit le Christ, vient des Juifs. Saint Paul est le plus mosaïsant des apôtres; seulement son hébraïsme est purement dogmatique et nullement cérémoniel comme le judaïsme de saint Pierre. Toute la théologie paulinienne est échafaudée sur le granit du Sinaî. Luther et Calvin savaient parfaitement qu'ils étaient les disciples du rabbin Saul de Tarse. Mais toutes ces choses, aussi bien que le langage biblique de mes camisards étaient neuves pour Béranger, qui, par sa filiation, était Grec et Gaulois. Mes Prophètes cévenols furent probablement une des causes qui, quelque temps après, le portèrent à lire la Bible, et à étudier dans ses sources le mosaïsme.

Béranger me disait un jour, à propos de M. Salvador: « Cet Israélite'a eu la hardiesse de justifier la condamnation de Jésus. Les jésuites ont clabaudé; il leur a répondu avec une dignité superbe; il s'est drapé majestueusement dans la robe antique d'Abraham. Mais voilà que Dupin s'est jeté dans la mêlée et s'est constitué l'avocat du Christ. Il a appliqué la procédure napoléonienne à la jurisprudence de Pilate et de Caïphe. Il n'y a que Dupin pour cela; il n'a pas vu que sa patrocinerie n'était pas convenable à son céleste client. Le Nazaréen se réhabilite lui-même. Mais le baroque s'entre-choque avec la science dans ce crâne d'homme de loi. Il est d'ailleurs étincelant d'esprit nivernais. Il a plaidé pour moi avec une verve incomparable. Nous sommes maintenant un peu brouillés; il me traite, je ne sais pourquoi, d'ingrat. Ah! certes, je ne le suis

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