ENVOI DE MON MANUSCRIT
« Outre la fièvre, je viens d'avoir un autre embarras. Judith a trouvé cet hiver la chambre qu'elle habite ici trop froide. La mienne, que j'aurais pu lui céder, n'est pas plus chaude. Il faut donc déménager. Que de courses à faire avant de trouver un gîte convenable et pas trop cher ! J'ai vu l'instant qu'il me faudrait mettre six cents francs pour un logement peu convenable. Enfin pour trois cents j'ai trouvé une maisonnette admirablement placée pour la promenade, où nous aurons un jardin et l'espace qui nous manque ici. Nous aurons même une chambre d'ami au besoin. Ceci vous regarde. Je vous préviens pourtant que nous n'y entrerons qu'au 1er octobre...
« Vous jugez bien la politique que l'on fait aujourd'hui. L'émeute du 12 mai n'a sans doute pas changé votre opinion. C'est une folle protestation qui a l'air d'une affaire d'avant-garde. Dieu nous préserve de la bataille !
« Adieu... Judith vous dit mille choses, et moi je suis à vous de cœur. (Tours, 7 juin 1839.) »
Déranger, dans une lettre pleine d'excellents conseils, m'indiquait un port. Il ignorait que presque orphelin dès l'enfance, et emporté dans le tourbillon des infortunes do mon père, je n'avais, dans ma vallée natale, ni toit ni abri. Prospère, je l'eusse tenté; malheureux, je n'en voulais pas. Qui se soucie de recueillir un naufragé? J'avais pourtant dérobé à la vague mes Camisards. Déranger me pressait de les lui envoyer. Je le fis et je reçus un mois après cette réponse par le retour du manuscrit :
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« J'aurais bien voulu, mon cher N..., mettre cette lettre dans votre petite caisse, mais j'ai trouvé plus prudent de la faire partir par la poste pour qu'elle vous donne avis du renvoi de votre manuscrit.
« J'ai lu avec un plaisir indicible cette histoire que je ne connaissais que très imparfaitement. Seulement j'ai regretté les premiers chapitres qui sans doute m'auraient aidé à mieux asseoir mon jugement; d'autant plus que l'introduction est chose extrêmement nécessaire pour une pareille œuvre. Vous dire que le public sera de mon goût pour ce livre, je ne l'oserais. Le sentiment qui m'a porté à vous faire préférer les camisards aux vaudois (aux albigeois) influe sans doute sur l'intérêt avec lequel j'ai lu les actions héroïques de vos pâtres. Vous verrez les coups de crayon que je me suis permis de donner; plusieurs portent avec eux leur explication; d'autres ne sont que pour vous indiquer des passages à revoir, soit par suite d'erreur de copiste, soit par défaut de clarté, soit enfin pour correction à faire dans le style. C'est là, et je ne puis vous le cacher, la partie faible du livre. J'aime la simplicité, l'abandon de vos formes; mais ils ne devraient pas exclure la pureté du langage et le choix de l'expression. Dans la prose plus encore que dans la poésie, il faut parler français et écrire mieux que n'écrivaient vos prophètes, parce qu'aujourd'hui tout le monde sait écrire : c'est un talent vulgaire, mais toujours précieux. Vous le dédaignez trop, et je vous l'ai déjà dit bien des fois, moi qui lui dois en partie ce que je conserve de réputation. Vous savez bien que ce n'est pas en académicien que je me permets cette critique. Je désirerais donc que
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VOUS revissiez avec soin votre manuscrit; que, avec les contradictions et les inattentions qui s'y trouvent, vous en fissiez disparaître le négligé incorrect de la phrase. Bien entendu que vous ne changeriez ni le ton ni l'allure du langage. Je hais le style tendu et pompeux plus encoreqne le style incorrect; mais on peut être correct et simple, correct et naïf. Soyez donc simple et naïf tout à votre aise, mais soyez correct. C'est un jour ou deux à passer sur chacun de vos livres.
« Ne serait-il pas nécessaire aussi de bien vous mettre d'accord avec vous-même dans les jugements éparpillés que vous portez dans le courant de ce drame? Il me semble que la logique est souvent blessée où il serait facile de la satisfaire par quelques mots. Après l'abandon de Cavalier et la mort de Roland (qui m'intéresse moins que le premier, quoi que vous disiez, parce que je le crois très ambitieux, mais dont je désirerais pourtant un panégyrique plus complet), après sa mort, il n'y a plus qu'un médiocre intérêt, et le lecteur sera sans doute comme les populations qui abandonnent les derniers martyrs. Ne conviendrait-il pas d'accourcir les récits des tentatives avortées qui se succédèrent? Peut-être même faudrait-il retrancher ou abréger dans le commencement de l'entreprise le récit des faits successifs qui se ressemblent trop pour avoir besoin d'être narrés si longuement. Retrancher, c'est perfectionner, même dans l'histoire : bien choisir est le grand secret dans tous les genres.
« Vous m'avez dit que vous mettriez quelques-uns des psaumes que chantaient vos coreligionnaires. Il me semble que cela eut bien fait. Mais ce sur quoi je
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ne puis trop insister, c'est le travail du style, car le succès du livre en dépend. Publié à Paris, si on peut avoir quelques journaux, il me semble devoir obtenir un grand succès, un succès de roman de Walter Scott. La vérité a là une originalité qu'on cherche en vain dans nos œuvres actuelles. L'esprit religieux qui règne dans cette narration présenterait, surtout par le contraste, un attrait selon moi fort grand au public sceptique et blasé. Mais, je vous le répète, ce n'est ici qu'un sentiment personnel que je mets en avant.
« Mais savez-vous ce que je désirerais pour introduction à votre ouvrage {sans parler de l'introduction historique qui est si nécessaire) ? Ce serait un court souvenir de votre voyage dans ce pays où vous nous transporteriez; une description exacte et précise des localités; la peinture de vos sensations personnelles en présence de ces champs de bataille où vous diriez que vos aïeux ont figuré ; la rencontre des restes de ces familles camisardes dont vous parlez à la fin de l'ouvrage ; enfin une préparation à tout ce que le livre va nous montrer et nous faire entendre. Il me semble que ceci ne peut vous être difficile. Ne craignez pas de parler de vous comme protestant et comme homme du peuple, et commencez par des phrases en accord avec celles qui commencent votre péroraison. Je ne crois pas me tromper, cette introduction ne peut que bien faire. Héfléchissez-y et que la paresse ne vous arrête pas plus pour ce chapitre nouveau que pour corriger les autres.
«En voilà bien long; je n'ai plus qu'à vous dire que je me porte bien, que Judith vous fait ses amitiés, et que je suis tout à vous. (15 décembre 1839.) »
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« P. S. Il me vient une réflexion : vous n'en faites aucune sur les riches vêtements dont s'accoutrent vos chefs camisards. Cette manie ne me donne pas une haute idée de leur mission. Cromwell et ses lieutenants dédaignaient les riches costumes. C'est peu de chose que l'habit sans doute, c'est quelque chose pourtant, au moins selon moi. Je vois là une tendance aristocratique, et aussi dans l'habitude de Roland et de Cavalier de manger seuls. Peut-être est-ce une précaution ? Dans ce cas, il faut le dire. »
Tel est le jugement que Déranger porta de l'ébauche de mes Camisards. Il leur prédisait un succès de roman de Walter Scott. Ce pronostic me rendit un peu d'espoir et de courage dans mon nouveau désastre. Pour comble de malheur, l'évêque d'Angoulême nous chassa de Richemont. Il venait d'acheter ce château pour le convertir en un couvent ou en un séminaire. J'allai dire adieu aux bois, aux rochers, aux grottes, et surtout à ce délicieux cimetière où mille fois dans mes tristesses j'avais envié le sommeil des morts. Ma poésie naturellement modula mes regrets à ce poétique séjour dans un chant où les colères de l'ïambe s'entremêlent aux gémissements de l'élégie.
Béranger à Tours. —Jugements; critiques; conseils. — Il revient secrètement auprès de Paris.
(Décembre 1839 - Octobre I8'i0.)
Les ducs d'Angoulême, de la maison de France, avaient, au nord de leur château de Cognac, une vaste garenne où la Charente serpentait au pied de roches fatidiques de l'aspect le plus pittoresque. Le fleuve coupait la forêt en deux parties inégales : le petit Parc, sur la rive gauche, formait le jardin du manoir ducal, le Dœdalus. Une pyramide indique encore la place où Louise de Savoie mit au monde François I", son César pacifique. C'était le donjon : adossé au bois, il dominait la cité, le pont aux arches ogivales et le fleuve, qui sinueusement s'éloigne vers le couchant.
Marguerite, reine de Navarre, sa charmante sœur,