‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 84 sur 119 · JUSTIFICATION · texte numérisé non relu

JUSTIFICATION

dith vous dit bien des choses... Ecrivez-moi et surtout cessez d'affranchir vos lettres, cela m'impatiente, a A vous de cœur. (Tours, 9 mars.) »

Je n'ai pas lu la Biographie de Déranger après sa mort, mais il m'a fait l'honneur de m'en lire lui-même desfragments àFontenay. J'ai comparé ma jeunesse avec la sienne, et je déclare en toute sincérité que la mienne a été beaucoup plus malheureuse; je déclare que pour arriver à la médiocrité, du fond de ma province barbare et de mon enfance orpheline, il m'a fallu plus de courage, de ténacité, d'efforts qu'à Béranger pour arriver à la gloire. Quant à ma prétendue inconstance, c'est le vent qui accuse le roseau de versatilité. Je parlais peu, et bien que notre langue fût la même, les mots n'avaient pas pour nous deux le même sens, de sorte que nous ne nous entendions pas. Béranger d'ailleurs était trop occupé de tout le monde et de lui-môme pour connaître exactement ma situation. Je dus lui écrire encore pour lever un coin du rideau.

Il me répondit :

« Mon cher N., quoique vous me défendiez de vous parler dans votre dernière lettre, il faut pourtant que je vous en dise quelques mots, après y avoir bien réfléchi.

« J'ai passé par tous les chagrins et les ennuis d'une filiation comme la vôtre : ma position a même été affreuse en ce sens que mon imagination n'a pas manqué de l'exagérer. Toutefois ma raison m'a su mettre audessus de ces inconvénients, après quelque temps de réflexion. Aussi je ne vois pas pourquoi vous parlez de

torts qui ne sont pas les vôtres pour vous éloigner du bonheur que vous auriez en vue. Reculez un peu ce bonheur^ soit! mais n'y renoncez pas...

« Je blâme également l'excès de délicatesse que vous mettez dans les réparations que vous croyez devoir... Vous avez fait un rêve avec votre Allemand^ et nous vivons dans un temps où il ne faut pas rêver^ à moins de faire du somnambulisme magnétique. Je regarde encore comme un rêve votre passage en Amérique. Eh ! pauvre garçon^ que deviendriez-vous dans un pays de positivisme absolu? Savez-vous calculer, vendre, acheter, labourer, planter, bâtir, naviguer, faire la traite des noirs, aller à la chasse des castors et des Indiens. Dans ce pays, on crache au nez de ceux qui ne savent pas quelque chose de tout cela. Les JefTerson, les Franklin sont morts; ils ne renaîtront pas. Mon cher enfant, si vous allez là vous y trouverez une foule de cercles que le Dante a mis dans son Enfer. Il est des natures pour qui ce serait un paradis, mais non la vôtre. Croyez-moi, revoyez vos Camisards; revoyez-les bien consciencieusement, ils en valent la peine. Et si la librairie ne reprend pas à Paris, faites-les imprimer à Toulouse. Puis, mariez-vous en dépit de fautes qui ne sont pas les vôtres, et vivez parmi vos parents, puisque vous n'avez pas su pactiser avec vos frères en Jésus- Christ, dont j'aurais voulu vous voir rapprocher avec plus de confiance. Mais, morbleu, n'allez pas en Amérique, car vous y trouveriez autant au moins de mauvais que chez nous et beaucoup moins de ce qui doit être votre vie. Ajoutez qu'il vous y faudrait plus d'argent, tout économe que vous soyez.

178 LETTRE DE BÉIUNGEH.

« Je ne vous écris que pour combattre vos idées^ et j'ai voulu, pour le faire, laisser passer la réflexion sur ce que vous m'aviez dit. Je ne me dissimule pas que je raisonne avec mon caractère, et que vous voulez agir avec le vôtre. Cependant, lorsque vous me parlez des essais tentés pour vous attacher à notre monde, essais tous infructueux, dites-vous, je ne puis m'empécher de comparer votre existence à la mienne, et de vous répéter ce que je vous ai déjà dit : C'est que vos essais sont bien peu de chose auprès de ceux que j'ai été obligé de faire dans ma pauvre jeunesse pour arriver à me faire ouvrir la porte qui m'a conduit où vous me voyez. Adieu. Je ne vous parlerai plus de tout cela que quand vous me ferez signe. A vous de cœur. Judith vous fait ses amitiés. (Tours, 9 avril.)

et L. a passé ici quelques jours. Il renonce à son iYrtpoléon, auquel je devais mettre mon nom avec le sien, et qu'il devait faire pour 50,000 francs, et une part dans les bénéfices. J'avais arrangé cette affaire pour le tirer de la misère. Moi, je n'y gagnais que l'ennui de faire reparaître mon nom en public, ce dont j'ai horreur. Il n'a rien fait que toucher des avances qu'il nous faut rendre comme nous pourrons. Maudit métaphysicien! Ça va faire un petit accroc à ma petite fortune.

c< Lamennais vient d'être en danger, mais il va mieux. Benoît le surveille et le soigne. Il ne peut pas écrire. Il a été huit jours sans rien prendre et sans parler. Heureusement qu'il a eu assez de force pour empêcher qu'on le saignât. »

Béranger raisonnait toujours comme si j'avais eu

DISPARITION PE BÉRANGEK. 179

une famille, des parents, des amis. A-t-on de cela dans le malheur? Ovide le savait bien; et lui, non moins expérimenté et plus perspicace qu'Ovide, pouvait-il oublier le solus eris? Cependant, d'après son conseil, je corrigeai et recorrigeai mes Prophètes; et les bois au milieu desquels je travaillais, même par la pluie et le vent, donnèrent à mon style ce parfum de bruyère et de genêt convenable à cette histoire agreste et biblique. Mon âme, en môme temps, s'affermissait à cette école des chênes et des rochers, comme parle saint Bernard. Rien de plus salutaire que ces orages de la destinée quand on marche dans le tourbillon avec la pensée de Dieu. Ma voix se fortifiait également; je m'exerçais à rendre les notes graves, les sons robustes et magnifiques de la poésie hébraïque; je faisais résonner la harpe de David dans les grottes des druides. Je traduisis plusieurs psaumes pour les intercaler dans mes récits, et entre autres le GIV*^, sur lequel on trouvera plus loin le jugement de Déranger, et où je luttais vaillamment à mon insu contre Lefranc de Pompignan. L'infortune, qui me revenait après un assez long répit, me trouvait changé. A vingt ans, j'avais imploré le secours d'un homme; à trente, je ne demandais plus que celui de Dieu. Il me semblait, car le malheur est défiant, que mes plaintes fatiguaient Déranger. Je n'entendais plus parler de Déranger. Où donc était Déranger? Il avait disparu de Tours, où il mourait de fièvre et d'ennui, et s'était furtivement retiré dans je ne sais quelle forêt autour de Paris. Je reçus enfin de lui (5 août 1840) une lettre qui m'apprenait cette hégire. Mais nul ne savait où s'était caché le Mahomet de la

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