‹ Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirsChapitre 85 sur 119 · BÉRANGER A FONTENAY · texte numérisé non relu

BÉRANGER A FONTENAY

chanson. Il m'annonçait qu'Eugène Sue venait de publier son roman de Cavalier, qu'il avait craint d'abord pour mes Camisards. « Mais, ajoutait-il, le roman ne tuera pas Vliistoire^ qu'il défigure. » Il m'engageait à lui écrire sous le couvert de son libraire. Un mois après, je reçus, à mon grand étonnement, la lettre suivante, qui non-seulement me révélait sa retraite, mais encore m'appelait inopinément auprès de lui :

« (10 septembre.) Mon cher ami, votre lettre ne m'est arrivée qu'avant-hier, parce qu'elle avait été chercher P. à Fontainebleau. Elle m'a donné à réfléchir non sur ce qui me convient de faire, mais sur ce qui pourrait être le mieux pour vous... La maison que j'habite et où Judith ne peut coucher ne sera à nous que jusqu'au l^r juillet. Il nous faudra voir à en choisir une autre pour cette époque. Selon ce qui nous conviendra, nous la pourrons prendre avec une chambre de plus ou de moins. Puis d'ici là nous verrons mieux jour à vos affaires. En supposant que je me crusse forcé de rentrer à Paris, vous sentez que j'aurais encore plus besoin de quelqu'un auprès de moi, car ce n'est pas contre la solitude que je vous implore, mais plutôt contre le monde que, même ici, je ne pourrai pas longtemps éviter complètement. C'est bien heureux d'yj avoir pu vivre plusieurs mois sous un nom supposé, et] en me promenant tous les jours dans le bois de Vincennes, sans avoir encore été dépisté. J'ai pris ici le] nom de Berger, ne l'oubliez pas. J'habite Fontenay-sur- Bois ; des villages qui entourent le bois (de Vincennes) c'est le moins fréquenté des Parisiens : encore l'est-il

trop. Deux de mes vieux amis sont venus m'y fêter le 19 août (jour de sa naissance). Perrotin et Béjot qui fait mes affaires, et une dame qui me doit (Madame B., depuis Madame Scribe), voilà toutes les personnes qui jusqu'à ce jour m'ont fidèlement gardé le secret. Nous sommes seuls, constamment seuls, et je crois que Judith, qui ne peut ni lire ni travailler, par rapport à sa tête, s'en ennuie un peu. Moi, au contraire, je travaille beaucoup plus que je n'ai fait depuis quinze ans. Je vous dis tout cela pour que vous ayez l'idée juste de notre manière d'être.

« A présent, je vous supplie de ne me faire aucun sacrifice, car vous n'en trouveriez pas la compensation, si ce n'est dans mon amitié; et, à votre âge, l'amitié d'un vieillard n'est bonne qu'une heure par jour où l'expérience de l'un s'épanche dans l'imagination de l'autre. Vous parlez de poésie : la vieillesse n'en a plus, mon cher enfant; il lui faut la mort pour en retrouver, car les souvenirs même, elle en fait de la prose à force de les rabâcher. Ne vous faites donc pas d'illusion : votre vie ici ne peut qu'être incomplète, et c'est pourquoi j'ai tant hésité à vous proposer d'y venir, et qu'aujourd'hui je me fais un devoir de vous éclairer. Je vous connais : une fois avec moi, vous aurez de la peine à chercher ailleurs un sort plus favorable, et pourtant cela sera nécessaire, soit que vous vous mariiez enfin, ce que je souhaite pour vous; soit qu'une position avantageuse vienne s'offrir. Réfléchissez donc bien à ce que vous devez faire : les gens de cœur engagent trop facilement leur liberté, et leur dévouement les empêche trop souvent de la recouvrer. La liberté, mon cher

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ami, c'est le bien le plus précieux : j'ai bravé la misère pour conserver la mienne. Savez-vous qu'à votre âge je n'aurais pas accepté les propositions que je vous fais aujourd'hui? Si, il y a trente ans, Chateaubriand me fût venu dire : «Voulez-vous vivre avec moi?» je lui aurais fait la révérence et tourné les talons, et pourtant il sonnait bien haut dans mon esprit. Réfléchissez donc, je vous en prie encore. Voyez si vous voulez être le bâton de vieillesse d'un homme bon sans doute, mais qui a ses manies qui n'iront qu'en augmentant, son humeur qu'il n'a jamais su dominer et qui, tout en vous aimant, pourrait devenir insupportable,

« En voici bien long, mon cher N., et peut-être au- rais-je dû me contenter de vous dire que ce n'est que ' huit mois d'essai à faire, après quoi nous verrons si vous devez retourner à F,, ou vous lancer dans quelque monde nouveau. Ce qu'il faut que vous me disiez, c'est s'il faut vous envoyer de l'argent pour la route. Ne vous gênez pas et ne gênez pas ceux avec qui vous êtes, et à la position desquels je ne comprends pas encore grand' chose, malgré vos explications. Répondez-moi, en gardant bien le secret avec vos hôtes, à Fontenay-sous-Bois, près Vincennes, et sous le nom que je signe. A vous de

cœur.

« Berger.

« J'oublie le nom de la rue : rue du Pcax, n" 12. »

Cette admirable lettre produisit en moi le plus profond attendrissement. Etre le bâton de vieillesse de Bétanger! Quelle gloire pour moi! Gomment avais-je pu^ mériter un pareil bonheur! Quels accents rehgieux lui

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