PROMENADE A VINCENNES
le retour. Elles eurent beau prier, supplier, conjurer, la sentinelle fut noblement inflexible. Ces belles transfuges durent se résigner à passer la nuit entière sur la rivière, comme disait la ballade, et c'était en hiver. Elles campèrent donc en robe de bal, sur le pont de Tours, et notre ami me confirma l'authenticité de cette grotesque aventure dont le récit amusa beaucoup Déranger. C'est une jolie revanche, dit-il en riant, que prirent les brigands de la Loire.
Un jour, dans une de nos promenades dans la forêt, nous tournâmes du côté de Vincennes. Nous arrivâmes près du polygone; les chasseurs tiraient à la cible et s'exerçaient au maniement de leurs fameuses carabines. Nous ralentîmes le pas, mais Déranger avançait toujours; il s'avança tellement que notre ami, effrayé pour le poëte et je pense un peu aussi pour lui-même, car il était père de famille, s'écriait tout éperdu : Mais il va se faire tuer! Moi je n'avais rien à perdre, et je suivais en silence. Les balles sifflaient autour de notre tête. Déranger affectait la bravoure; il avait le courage civil, il n'avait pas l'instinct militaire. Napoléon, dans toute sa puissance, n'avait jamais pu se saisir de lui pour en faire un soldat. 11 s'était caché dans Paris miaux que dans une forêt. Il était réservé non à servir, mais à chanter le conquérant. Mais vieux il affectait le courage guerrier. Il affectait aussi parfois le talent de l'homme d'Etat, et il en avait le vaste crâne et les calculs diplomatiques. Il lui échappait des paroles comme celles-ci : «Un empire n'est pas plus difficile à gouverner qu'un ménage. » Il prenait en dédain M. Thiers qui, à cette époque, nous avait presque fourrés dans une
guerre européenne. Il semblait faire entendre qu'il eût été capable de tenir le gouvernail du monde. En attendant^ il n'a jamais voulu faire que des chansons, et c'est le secret d'être tranquille, populaire et immortel.
Une autre fois, c'était au-dessous du pont suspendu de Nogent, en face d'une petite île de la Marne, il se prit à confesser qu'il avait été le plus heureux littérateur de son siècle; que le peuple l'avait adopté en naissant; que ses chansons manuscrites avaient couru toute la France; qu'elles avaient fait sur-le-champ sa fortune et sa renommée; qu'il n'avait éprouvé d'échec ni dans sa prospérité ni dans sa gloire; qu'il était toujours l'enfant chéri du peuple et que sa popularité allait toujours croissant, même dans la retraite et le silence; qu'il était le poëte populaire et national, et, dans toute la rigueur du mot, le seul poëte lyrique de la France ; qu'il était le seul chez qui la musique se mariât à la poésie, et conséquemment lyrique à la manière d'Anacréon et de Pindare et des vieux chantres delà Grèce et de l'Orient. Je souscrivais, quant à moi, de grand cœur à cette naïve et juste apothéose.
Au retour d'une promenade, il nous lut des fragments de ses mémoires. Ils vont être publiés; ils paraîtront intéressants et spirituels; on y trouvera le récit de la part que le poëte a prise dans la lutte de la France libérale et bonapartiste contre les Bourbons. Ces mémoires seront les commentaires de ses chansons. Mais ses chansons resteront ses mémoires vivants, ses commentaires immortels. Et pourtant ni sa poésie ni sa biographie ne rendent peut-être le vrai Déranger. Dans ses vers, ses traits sont trop vivement accusés, comme