‹ Béranger et LamennaisChapitre 10 sur 76 · ROUGET DE L ISLE · texte numérisé non relu

ROUGET DE L ISLE

violente l'ode, il tourmente le drame, il torture le roman. C'est une œuvre étonnante que Notre-Dame de Paris. Mais la nature humaine y est systématiquement bouleversée. Le prêtre, le poëte, le chevalier, tout ce qui est noble y est avili, et tout ce qui est vil, au contraire, les truands, le sonneur de cloches, la danseuse des rues, y est glorifié. Puis la pensée mère du roman est détestable, la fatalité. C'est un cauchemar. Victor Hugo subira le sort de Népomucène Lemercier, novateur hardi comme lui, mais incomplet. Lemercier n'avait que la moitié du cerveau, Hugo a le cerveau et le cervelet; mais c'est égal, son romantisme lyrique et dramatique amènera nécessairement une réaction. On a tort de louer uniquement en lui ses défauts éclatants. Je me suis permis de critiquer son dernier drame. Il me boude un peu. »

DÉ matin je trouvai Béranger, encore dans sa chambre à coucher, écrivant, demi-vêtu, sur un bureau. « Asseyez-vous, me dit-il, je finis. » Voici de quoi il s'agissait : Le vieux Rouget de l'Isle, le chantre de la Marseillaise, vivait dans une extrême pauvreté. Béranger avait demandé un secours, mais le gouvernement de Juillet, déjà moins favorable aux hommes de la révolution, l'avait refusé. Béranger, blessé de ce refus, s'adressait de nouveau au ministre de l'intérieur, M. d'Argout. Il se leva et me lut la lettre, toute palpitante d'une indignation contenue et d'une respectueuse mais Hère liberté. Le poëte populaire, à ma grande surprise, appelait le ministre M. le comte. Il lui disait que si la révolution de juillet refusait un morceau de pain au vieux chantre de la révolution française, il

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irait, lui, chansonnier, mets dior dans les carrefours pour nourrir son maître, le Tyrtée dont les hymnes avaient enfant»? tant de victoires. C'était nol)le et grand, et je hm profondément attendri, dans mon juvénile patriotisme, par le tableau de Déranger, tendant la main, comme l'entant de Lelisaire, pour le vieux barde des batailles républicaines... Quelques jours après. un mbsftdl convenable fut alloué à Rouget de l'Llc. J'avais («'pendant revu M. Villcmain au ministère de de l'iiistriK tion publique. Il voulait m'envoyer à DIÉM bowg OU à SuYBgUGlUMeS; Puis il ne pensa plus à moi sans doute. Le général B. cherchait un précepteur pour son tils. Je priai M. Lebrun de me recommander au niai. M. Lebrun me répondit :

« Assurément, Monsieur, et avec très grand em- -ement et très grand plaisir; je dirai de vous au ial i;. tout le bien (pie j'en pense. La portion (pion vous oftre me paraît plus convenable, en cela du moins qu'elle ne vous éloigne pas du centre des lettre* . et j'en M-rai surtout satisfait m elle vous laisse du temps pour cultiver Le talent que la nature vous a donne. Vous savez, Monsieur, t<>ut l'intérêt que vous iii'avr/ inspire. .!<■ s. rai toujours heureux de pouvoir vous en donner des témoignage*, Je voudrais même vous inspirer de confiance pour que vous ne tissiez pas diHiculte de vous adresser a moi pour quelque autre service (pi'une simple recomînandation. Si votre nouvelle position exigeait de vous quelque dépense à laquelle il vous serait difficile de satisfaire, — vous éte^ mum parents a Paris , — v» uillez

-2V MBS AMIS.

songer que le devoir des hommes de lettres déjà avancés dans la carrière est d'aider par tous les moyens ceux qui s'y présentent,, et croyez bien que ce devoir serait pour moi un vrai plaisir. Donnez-moi occasion de vous remercier de votre confiance. Si l'affaire qui vous occupe ne se termine pas à votre gré, ce serait une raison pour moi d'insister.

« J'ai vu M. Béranger hier; il devait voir ce matin pour vous M. Villemain, et surtout M. Delbecque. Je suspendrai cette nouvelle démarche; vous me direz le résultat définitif de votre affaire, afin que je sache au plus tôt s'il faut suivre ou abandonner.

« Recevez, Monsieur, mes salutations empressées. (2-2 janvier 1832.) »

C'est avec une indicible émotion que je relis cette lettre à la distance d'un quart de siècle. Combien je me trouve heureux d'avoir inspiré, si jeune et si délaissé, une pareille estime à un homme aussi illustre. Voici vingt-cinq ans que je n'ai revu M. Lebrun ; mais de tels services ne s'oublient jamais; et je serais heureux que le souvenir de ma reconnaissance immortelle revint dans la solitude au noble vieillard. Je n'ai pas cru pouvoir mieux l'exprimer qu'en transcrivant cette généreuse page où !e plus délicat parfum du cœur s'unit à la plus pure fleur du langage.

Aucun de ces deux projets ne réussit : le général B.

nie refusa; je parus probablement à ses yeux trop

jeune, trop timide et trop délabré. Je me consolais de

mes infortunes avec mes amis. J'en avais deux excel-

l< -nts, deux compatriotes, P. ïimbal, de Castel-Sarra-

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/in. alors avocat stagiaire, et maintenant une des lumièvM du barreau de Toulouse; et s. Pécontal, de Montauban, littérateur déjà connu, auteur du recueil channani : Ballades et Légende* Ils m'avaient accueilli à mon arrivée a l'an-; c'est par eux indirectement que j'avais été proposé au général 1>., et < par moi, si je- ne me trompe, que PécontaJ tut présenté chez Béranger. Pécontal composait un drame intitulé : lr Dernier Homme, dont il nous lisait des fragments au Luxembourg, et nous accompagnions Timbal à des exercices oratoires qu'il prenait dans le quartier latin, avec déjeunes avocats dont le plus éloquent me parut être M. Charton, fondateur du Magasin pittoresque, .!<' dois rappeler une course délicieuse que nous tunes dans le> environs de Paris. Nous partîmes, une aprèsmidi, par le bois de l.uulogne, et nous revînmes, à minuit, par Vaugirard. Une lune splendide éclairait les bois de Saint-Gloud, que les premières gelées de septembre nuançaient de tontes les teintes de l'automne. C'était l'époque des vendanges; nous avions dîné à Saint-Ctoudj et nous vînmes prendre notre dessert de raisin au village de Meudon. Don Pedro, empereur déebu du Brésil, habitait le château. Nous avions vu

1ère aux fêtes de Juillet, dans le cortège de Louis- Philippe, ce monarque américain mil un cheval des Pampas, dont !»• mufle sauvage répondait à la I cuivrée du cacique qui le montait avec grâce, Portu-

mèie de Nègre <•' <!<• Caraïbe, DN paysans qu'il employait a ses chasses, et que nous trouvâmes attablés < h. / un marchand de fruits »'t de vin, nous racon-

ui, en vidant leur ferre, l'intérieur du ménage

:>() P&OMENAWE A HEUDON.

impérial, lis se plaignaient de la parcimonie du prince exilé, qui pourtant, disaient-ils, était incrusté de diamants, et segayaient des corrections qu'il infligeait de sa propre main à sa fille et à sa reine doua Maria da Gloria.

« Elle n'a donc alors ni sceptre ni couronne? »

s'écria plaisamment Pécontal qui, probablement en sa qualité de dramaturge, se fit tracer le portrait de la noble héritière des Bragance et des Incas. Ces villageois nous dépeignirent Finfante comme une jeune maritorne blonde, bouffie, et rubiconde, et d'un appétit à dévorer dans un repas son royaume des Algarves. Ils parlèrent avec respect de l'impératrice, sa belle-mère, princesse française et d'origine napoléonienne. Béranger, à qui je racontai plus tard notre aventure de Meudon, ne s'amusa pas moins que nous du ton leste à la fois et hardi dont ces vila méjugeaient les rois. «Voilà, dit-il, les dignes paroissiens de Rabelais! Maître François devait joliment rire dans sa tombe! »

Telle était cette génération assurément généreuse, mais imprudente et trop peu respectueuse envers les rois fidèles à la liberté jusque dans l'exil et le hasard des révolutions; car, quelque temps après, don Pedro quitta Meudon, s'embarqua pour le Portugal, qu'il arracha au banditisme monastique de don Miguel, et assit héroïquement sa fille et les lois sur le trône souillé et ensanglanté des Bragance.

Contre l'hiver et contre l'angoisse, je me réfugiais dflW lc^ bibliothèques. J'avais, à mon très grand regret, renoncé aux études médicales. Je n'avais pas de quoi

B. G0RSTAS1 '11

payer wêê Inscriptions, ni de quoi acheter des Ihn

et (railleurs l'aridité des formules me soulevait le coeur paesqoe autant que Kaspecl des cadavres. Je m'éi convaincu que la médecine qui me convenait n'était pas celle de Brousseis ni de Dupuytren , mais celle que Machaon et Podalyre exerçaient au siège de Troie. J'aimais les poêles, les historiens, les rapsodei et le> chroniqueurs antiques : Tacite, et avant lui Homère, et plus que tons Moïse, .le compulsais donc (les documenta historiques aux bibliothèques Maxarinc et du Panthéon. In matin j'arrivai chez BérangCT, mon portefeuille sous le bras, i Qu'est-ce donc, demanda-t-il, que ces pape- — .l'ai. répondis-je, deux travaux en léte : l'histoire des Albigeois, mes ancêtres par le sang, et histoire des Camisards, mes aïeux par la toi. — L'histoire drs Albigeois, reprit-il, est un sujet trop vaste, trop •it pour VOUS, <-t trop mystérieux encore pour tout

le monde. Ecrivez l'histoire des Catnisardsj ce sujet * i mieux à \otre esprit volontiers agreste et biblique. Intlr/-y des psanmi nul l i hymnes (h' cette

('•pop.'.-. » l>. is er jour, je travaillai uniquement à mes Prophètes.

s Votre protesta! . continuahvil, produit beau-

coup d'hommes illustres, Guvier, Constant, Guisot. L'homme le plus spirituel de notre époque «'tait

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