‹ Béranger et LamennaisChapitre 9 sur 76 · CONVERSATIONS · texte numérisé non relu

CONVERSATIONS

a paru dans les Débats? Au reste, ce n'est là qu'une chose peu importante... Si cela peut vous rendre un peu de courage, je vous dirai que j'ai vu Villemain avec qui j'ai beaucoup parlé de vous et qui m'a de nouveau donné l'assurance que vous seriez placé. Il prévoit un arrangement possible au collège de Strasbourg où vous pourriez trouver une place. Ses protestations m'ont paru de bon aloi, et je me plais à y croire. Espérons donc que, grâce à lui, qui peut tout, dit-on, nous arriverons à vous tirer de peine. Je soupire bien après ce moment. Ne vous laissez pas aller au découragement; mais faites toujours de jolis vers, et comptez sur tout mon dévouement. » (16 décembre 1831.)

Je vis moi-même M. Villemain : c'est, je crois, à la bibliothèque de l'Institut. Béranger lui avait envoyé de moi un opuscule quelconque. lime fit l'honneur de me dire que j'écrivais mieux que l'on n'écrit à mon âge ; et il ajouta un conseil de modération et de prudence littéraire. Quoique grave et triste, je n'avais pas l'air d'avoir quinze ans tant j'étais maigre et frêle. L'hiver cependant arriva; il fut très dur; je n'avais point de feu; je travaillais aux bibliothèques; je donnais quelques leçons de latin et d'espagnol; cela m'aidait à vivre; mais je n'eus pas de quoi payer ma première inscription à l'école de médecine. Apollon me consolait de son fils Esculape. Toutes les semaines je visitais Béranger. Je me délectais à entendre parler cet homme qui avait tant vu. Il causait beaucoup, et avec un léger zézaiement qui est comme le gazouillement des Parisiens. Sa conversation était un mélange, habilement fondu,

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d'esprit, de graee et de bonhomie. L'objet habituel de ses discours, c'était lui-même. Il était le héros de son poëme. 11 revenait toujours à lui comme Montaigne. 11 s'encensait avec la plus grande complaisance et la plus grande naïveté, bien qu'il n'eut que la ntïvi de l'orgueil, el ce parfum pour lui si délicieux n'était pas comme d'ordinaire nauséabond pour autrui, tant il le corrigeait avec une nonchalante dextérité de grâce attique et de bonhomie gauloise Sa pauvreté native, sa jeunesse malheureuse et son prétendu défaut d'éducation était un refrain qui revenait perpétuellement dans >mme les batailles de Jemmapes el de Valmy dans les harangues du roi Louis-Philippe.

La révolution de juillet, encore toute fumante et qui

n'était que l'explosion populaire de ses chansons, était

également un de ses thèmes favoris. Il racontait a peu

- linsi ce mémorable événement : « Le peuple de

Paris était vainqueur. Non- étions réunis chez Lafîtte.

\a - uus voulaient conserver Henri V, les autres procla-

: la république. «La France, dis- je, n'est pas encore

lûre po ir la république! el les \ ieilles dynasties sont

<( incorrigibles autant qu'implacables. Si vous remettez

s Bourbons sur le trône, leur premier acte royal « de prendre nos têtes. Il faut a uni' dynastie absolue « substituerune dynastie libérale et populaire. C'est la l«>i « des temps. Cettedynastie nouvelle nous la trouvons au « pied du trône vacant. Ces celle que voulut yfaii

toir Mirabeau, « Iffrons la couronne au duc d'( Orléans, d Y us députâmes Thiers a Neuilly. Il ne put v*oir que la duchesse el Madame Ad< laide, l es deux princt cueillirent gracieusement l«- jeune mandataire de la ré-

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volution, et, le voyant tout poudreux et haletant, lui versèrent de leur royale main, un verre d'eau sucrée. Thiers, encore indécis entre la république et la royauté, revint après ce breuvage assaisonné de tant de grâce, enivré d'effervescence monarchique. Mais il n'avait pu parvenir jusqu'au duc, qui se cachait dans les bois du Raincy. Alors je m'écriai : « S'il ne veut pas de la couce ronne, qu'il le dise; il n'a de choix qu'entre le trône et « l'exil ! » Le duc secrètement consulta Talleyrand. « Acceptez, » lui répondit le vieux diplomate. Alors il consentit à venir à Paris. A la barrière, la sentinelle voulut arrêter cet inconnu mystérieux. Mais le commissaire qui l'escortait avec un aide de camp montra le saufconduit de Lafayette. Le prince entra de nuit et en grimpant sur la barricade. 11 se rendit à l'Hôtel de Ville et fut nommé lieutenant-général du royaume. Et c'est ainsi, ajoutait-il, que nous bâclâmes.un roi. »

Louis-Philippe, monté sur le trône, invita plusieurs fois Béranger à venir le voir aux Tuileries. Le poëte déclina constamment cet honneur. Il prisait pourtant très haut ce monarque. « Il a, disait-il, toutes les traditions de l'ancienne monarchie et en même temps l'intelligence des temps nouveaux. Il a reçu le baptême de la grande révolution. Il a voyagé, comme Ulysse, sur la terre et les mers. Il connaît les hommes et les peuples. Il sait gouverner. Il complète admirablement ses ministres, qui sont tous des hommes incomplets. Dernièrement, on débattait, au conseil, la question de la révolution polonaise. Soult, Périer, tous les ministres furent d avis qu'on envoyât un corps d'armée pour soutenir la Pologne contre la Kussie. Louis-Philippe écoutait en

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silence, et. le débat épuisé, prit la parole pour conclure. « Vous voulez, dit-il, envoyer une armée fran- « eaise aux Polonais. J'y consens; maison débarqueront * nos soldats? » Les ministres restèrent confus; aueun d'eux ne savait que la Pologne ne touche plus à aucune mer. L'exil avait enseigne la géographie à Louis-Philippe. »

« Louis-Philippe, ajoutait plus tard liéranger, est h LouN \I\ de la bourgeoisie. C'est l'homme le plus complet de Son temps. Il sait une multitude (le ch< pratiques et vulgaires très précieuses chez un roi. 11 a été professeur* il pourrait être au besoin cultivateur, architecte, notaire, même chirurgien. Dernièrement, le postillon qui conduisait sa voiture tomba de cheval au Ëourget. Le roi descend, tire sa laneelte et le saigne. lu pareil trait d'humanité et d'habileté suffit pour populariser un prince. Il faut qu'un roi Mehe tenir la lancette aussi bien que lepéc et le sceptre. » Je croyais entendre IVnelon remontant, pour élever un roi populaire, aux temps héroïques, aux temps de Laèrle ou d'Abdolouyine.

Je répétais \u\ jour à Déranger ces deux sers de la

Le mensoi -•• incarné^ le paijure vivant, Talleyrand-Périgord, prince de Béoé>

•Vous a\e/ tort, me dit Béranger. Talleyrand est le plus grand diplomate de l'Europe. Ces! un diplomate patriote et qui a le cœur frai \u congrès de

Vienne, il a ton» fait pour conserver l'erney a la France.

La résidence comme la gloire de Voltaire lui paraissait

ÛO CHATEAUBRIAND.

un patrimoine national. Il n'a point trahi; il a abandonné ceux qui se trahissaient eux-mêmes, Charles X et Napoléon. C'est l'homme le plus spirituel de notre temps. Ses bons mots sont célèbres. Un jour, c'était avant 89, Tévêque d'Autun et l'abbé Sieyès se promenaient ensemble aux Tuileries, sur la terrasse du bord de l'eau. Ils virent la sentinelle suisse maltraiter une femme qui se présentait avec une corbeille à la grille du jardin. « Il n'en sera bientôt plus ainsi, dit Sieyès, quand nous aurons organisé la garde nationale. » « Eh « quoi ! s'écria quelqu'un à qui Talleyrand racontait cette « anecdote, la garde nationale n'est-elle pas une pensée « de M. deLafayette? — M. Sieyès, répondit le diplo- « mate, pensait longtemps avant que M. de Lafayette rê- «vat. » Béranger admirait beaucoup cette repartie dont la justesse est pourtant contestable, et Napoléon seul pourrait dire lequel a politiquement le plus rêvé, du publiciste ou du général de la révolution.

Béranger ressentait la plus vive admiration pour le génie de M. de Chateaubriand. Il se prétendait même un peu son fils poétique. On ne voit pas trop comment le chantre bachique et persifleur des rues de Paris serait éclos dans l'aire de l'aigle mélancolique des dunes bretonnes et des savanes américaines. Un de ces oiseaux qui ne bâtissent pas de nid avait apparemment déposé furtivement son œuf étranger parmi ceux de ce roi des airs. Un jour je rencontrai Béranger qui traversait le Luxembourg. « Suivez-moi, me dit-il, je vais rendre visite à M. de Chateaubriand; mais je ne le trouverai probablement pas, et nous causerons. Ne pensez-vous pas que lui et moi nous sommes logés au rebours du

m. VICTOR m ..

bon -.eus, et que cous devrions faire un échange de maison et de quartier : sa pi ice eal roe des liartyi s, el la mienne rue d'Enfer. Il es1 venu dernièremenl me dire adieu; il veut quitter la France, el B'expatrier à la suite drs Bourbons, i Pourquoi, lui ai-je dit, attachesce vou> votre monture superbe à ce berlingot séculaire « de la monarchie? Le char de Pharamond est trop vieux « pour votre cheval sauvage. » Pour le retenir, je viens de lui adresser une chanson. Il ne demande pas mieux que de rester en France. Mais tous ces poètes de la vieille monarchie et du catholicisme, Chateaubriand, Lamennais, Lamartine, Hugo, Vigny, sont comme des oiseaux dont l'arbre e>t tombe et qui ne savent plus où percher.

t Voyez encore Lamennais et Lamartine. Pèlerins du • . Us ^eu vont l'un à Rome, l'autre à Jérusalem, deux villes de ruines. Je ne connais pas M. de Lamartine, mais j'ai vu dernièrement Lamennais. Nous nous

sommes rencontrés chez un ami commun, Benott-

Champy. Figurez-vous un abbé lilliputien, mais a idées

t a .style gigantesque. Lamennais B*en mi avec

Muntaleinbeit et les rédacteur^ de VAvetU T. Ces pali\i<-s

gens ne aavenl plus de quel bois faire flèche, <-t pour masquer la chute de leur journal, ils vont, disent-ils,

tomber aux pieds du saint- père. <:'e>t aux pieds de

l'esprit du siècle qu'ils tombent à leur insu.

Chateaubriand prétend que Lamartine n'es! p.t^ un po< te, mais une lyre. Mais Hugo est un poète, un grammairien, un linguiste, un chef d'école, le Ronsard de notre siècle. Hugo est un homme de génie, mais d'un génie lyrique et non dramatique, il force la langue, il

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