LE J ELISE PATRE
Quel lai veux-tu, dis, quel hymne tonore L'âme captive au cou du rossignol?
L'ange exilé? Roland vainqueur du Maure? Ou l'émir Sanche? ou le pâtre espagnol? Non, barde, entends l'hymne que la phalange Chantait autour du char de l'Eternel, Lorsqu'il tonna devant la roche, où l'ange Sur un tombeau berça l'oiseau du ciel !
0 monts, ô bois, grotte, fleuve, rivage, J'expire, hélas! sur un bord étranger!
Oh! prends pitié de l'oiseau que l'orage Roule à tes pieds, mourant, ô Béranger ! Oh ! s'il survit à la tourmente amère, Il t'aimera, glorieux ménestrel, Barde sauveur, comme il aimait sa mère ! Ne laisse pas périr l'oiseau du ciel !
Je jetai ma poétique plainte à la poste et j'attendis dans un état d'anxiété mêlé d'espoir. Je dois tout dire : je roulais depuis longtemps ces vers dans ma tête; j'en avais même ébauché la première strophe en traversant le Limousin. Comme notre messagerie sortait d'Uzerche, un jeune pâtre vint se placer sur le marche-pied de la rotonde. Lourd, trapu, vêtu d'une grosse bure, couleur de la bête , il avait la tournure d'un petit ours. Une flûte villageoise pendait en bandoulière sur son dos. Quand les chevaux ralentirent le pas, le jeune musicien descendit, prit son instrument rustique et nous joua des airs sauvages. A chaque montée, il recommençait ses agrestes et monotones mélodies. Puis, quand il eut épuisé son répertoire et recueilli nos sous, le jeune Léonard nous quitta et disparut dans les bois. Involontairement je comparai mon sort à celui de ce petit berger. Peut-être, me disais-je, ma muse me
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rendra le même service que lui rend sa musette. Une de ses mélodies m'avait touché par son accent mélancolique. Dans la prévision de mon malheur prochain,
je murmurais machinalement des vers sur ce rhytlmie musical, et j'ébauchai une strophe que j'abandonnai. Je m'en ressouvins au jour de l'infortune, et je repris dans Paris la complainte interrompue dans les landes de la Vézère. Mais devais-je être aussi heureux que le jeune Amphion des bois? L'accueil qu'il avait reçu de nous, l'obtiendrai-je de llèranger? La réponse ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain (-2 novembre 1831), le concierge de mon hôtel me remit ce billet que j'ouvris avec un horrible battement de cœur:
«Je reçois, Monsieur, votre très jolie et très touchante chanson; elle me fait pousser deux tristes soupin : l'un sur le sorl du pauvre oiseau des Mu l'autre sur l'impossibilité où je serai peut-être de lui prouver l'intérêt qu'il m'inspire. Mais enfin je désire (pie vous sachiez que cet intérêt est réel. S'il vou< esl possible de venir un matin vers dix heures, chez moi, je nie ferai un vrai plaisir de recevoir sur \<»tre -« u l
tous les renseignements que \<>us voudrez bien me donner, et croyez, Monsieur, que >i cela m'esl possible, il me sera doux de vous convoler et de vous servir. »
.le logeais à l'hôtel des Grès, presque à l'angle de la rue de la Harpe, près de la place Saint-Michel. J'avais tout Paris a traverser pour in.- rendre rue de la Tourd'Auvergne où demeurait Béranger. Cette rue n'était
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pas encore entièrement construite; j'entrai, par une porte cochère, dans une longue avenue bordée de murs de jardins, dans la direction de Montmartre. Au fond de la cour, à gauche, un grillage de bois ouvrait sur une maisonnette élégante et rustique à volets verts, et précédée d'un parterre planté de roses de Bengale et de quelques autres fleurs d'automne. Le cœur me battait horriblement en poussant la porte du jardin qui m'annonça par le retentissement de sa sonnette. Une ménagère, grande et forte, mais d'un visage avenant et doux me reçut et me conduisit au premier étage dans le cabinet du poète. Il déjeunait en causant avec M. Blanc, son médecin, et quelques autres amis. a Monsieur, balbutiai-je en l'abordant, voici le jeune
homme — Ah! dit-il sans me laisser achever, et
d'un ton singulièrement sympathique, c'est très bien, veuillez vous asseoir. » Je m'assis, et pendant qu'il achevait son repas et sa conversation, je considérai en silence le célèbre chansonnier.
Je voyais un homme d'environ cinquante ans, épais sans être gras, de moyenne taille, avec une énorme tête, penchée sur l'épaule droite, comme celle d'Alexandre le Grand. Il était chauve, avec quelques cheveux d'un très beau blond, mais déjà grisonnants, et qui flottaient soyeusement sur ses oreilles. Il avait, de gros yeux bleus, myopes et à fleur de tête, comme les hommes inspirés. En somme un crâne de saint Chrysostome avec une face de Bacchus, mais de Bacchus vulgaire et non du jeune et beau conquérant du Gange. J'observais ses moindres mouvements, et je vis avec surpris»; que ce poète bachique ne buvait que de l'eau.
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Il mangea deux œufs à la coque, un peu de compote de pruneaux de Tours; puis, prenant une poignée de sucre, il le mit dans une grande tasse qu'il remplit de lait et de eat'f,, et arrosa de ce copieux liquide SOU repas d'une
frugalité presque pythagoricienne.
Ileranger, resté seul avec son médecin, m'interroge*, I Je suis né, lui repondis-je, dans PAriége, d'une famille antique et plébéienne. Mes parents ne sont pas, sans fortune; mais mon père a éprouvé des revers, et je n'ai rien. — Pourquoi donc étes-vous venu à Paris de si loin ! — Pour vivre et m'instruire; je suis protestant, j'ai fait des études en théologie, je veux les compléter par des études en médecine, l'hygiène du corps (luit aller de pair avec l'hygiène de l'âme. J'espérais donnai et prendre à la fois des leçons, et par ce moyen me tirer d'affaire a Paris mieux qu'ailleurs, — Vous êtes protestant, mais n'aves-voui pas vu vos ministres?— -Je
,ti mis. ik in- peuvent maintenant rien pour moi. Nous sommes plusieurs étudiants dans !e même cas. L'un de nous qui -ait l'allemand t'est adressé à un libraire. Cet homme n'a voulu lui faire traduire que les mémoires impurs de Casanova. Il a préféré la faim à l'infamie, — Vous voulez donc être ministre 1 — Oui, c'est mon désir et le veau de ma mère mourante. Mais je suis tr<»p jeune, d'ailleurs je sais peu et je n'ai lien.
nx avanl tout acquérir quelque science et même quelque fortune. On ne doit être ni un ignorant ni un mercenaire de l'autel. » Béranger me considérait attentivement et connue étonne du contraste de mon air juvénile et grêle avec la gravité dogmatique de mon lan-
et de ma longue figure ascétique. « Mais enfin,
comment subsistez- vous? — J'avais, en arrivant à Paris, environ cent francs. Mon logement me coûte vingt francs par mois. Je vis avec deux sous de pain par jour.» Béranger se récria de surprise et d'émotion. «Ah! je connais bien cela, » dit-il avec un soupir. Il parla de ses malheurs et de ses succès. 11 relut en silence mon petit poëme. Il en loua la sensibilité lyrique. Pendant que je parlais tout tremblant et palpitant, j'avais des pleurs dans les yeux, et je m'aperçus que des larmes sympathiques montaient dans les cils émus et dans la voix troublée du poëte. Béranger avait l'attendrissement facile et en quelque sorte souriant comme il avait le sourire habituellement mélancolique, et ce mélange, plein de charme, existait sur sa figure comme dans sa poésie. « Revenez demain, » me dit-il. Et m'accompagnant dans son antichambre, il tira furtivement sa bourse et m'offrit en rougissant une pièce d'or. « Non, » m'écriai-je en balbutiant quelque remercîment étouffé, et, m'élançant dans l'escalier, je disparus dans un bouleversement que la porte extérieure du jardin articula éloquemment dans les longues et fiévreuses palpitations sonores de sa clochette. Je regagnai mon logis lointain, heureux pourtant d'avoir, non-seulememt touché le cœur, mais encore, j'en avais la certitude, acquis l'estime de cet homme célèbre.
Pierre-Jean de Béranger était né le 19 août 1780 a Paris, rue Montorgueil, chez son aïeul maternel, tailleur de profession. Le poëte, tout en glorifiant sa descendance roturière, n'a pourtant jamais retranché de son nom la particule féodale. Il se disait noble, et ses ancêtres prétendaient être une branche picarde de la