LE CARDINALAT A LAMENNAIS
Béranger fut plus clairvoyant que le pape Grégoire XVI. Le Breton rebelle ne retourna pas vers Rome. Ce n'est pas qu'on lui ait épargné les séductions. M. de Lamennais m'a lui-même assuré, dans nos promenades de Frescu, qu'on lui avait indirectement offert le chapeau de cardinal. La pourpre ne Ta pas tenté. C'était un noble esprit; jamais l'intérêt n'a conduit sa plume; il combattait héroïquement pour ce qu'il croyait la vérité, et aussi, comme Napoléon, pour le charme du combat, pour l'enivrement de la bataille. Au surplus, à cette époque, il était plus loin que jamais de la papauté. Béranger m'écrivait : « Le volcan bout toujours, mais du moins il ne fait pas éruption. » Quant à lui, sa prédiction n'a pas été moins juste. Les prêtres qu'il avait tant chansonnés ont assisté, dit-on, à son lit de mort. Le grand champion de la théocratie s'en est allé obscurément en terre, sans croix ni goupillon ; mais le sacerdoce catholique a conduit la pompe funèbre du chantre du dieu des bonnes gens.
Cet hiver mit insensiblement à découvert la déconfiture de mon patron et notre exil indéfini à Richemont. Ce donjon en ruine recueillait un naufrage. Pour sauver mes intérêts compromis, je dus rester sur cette nef à demi submergée. Je donnai, mais vaguement encore, cette triste nouvelle à Béranger. Il m'écrivit cette longue lettre qu'il appelle un sermon.
a Je comptais plutôt vous voir que recevoir une lettre de vous, mon cher ami. Vous n'irez donc à Paris que dans deux mois. Ce que vous me dites de la planche où vous vous reposiez me semble annoncer quel-
que désastre. Est-ce que vos braves gens verraient leur position décliner jus'qu'à vous faire craindre pour eux un naufrage? Auraient-ils à souffrir de la crise actuelle? 0 Que me parlez-vous de l'Allemagne? Gomment vos idées se portent-elles de ce côté lorsque vous ne devez guère penser qu'à votre pays natal? Je remarque avec peine, à vous vrai dire, un peu de décousu dans vos projets d'avenir. La réputation, que vous voulez tenter en allant à Paris, n'arrive pas à la première sommation qu'on lui adresse. Si, en effet, vous voulez boire à cette coupe, il faut, vous préparer à de longs efforts : selon moi, il serait peut-être sage à vous de commencer d'abord par accepter la position que le mariage semble pouvoir vous donner dans votre famille. Vous achèveriez paisiblement vos ouvrages; vous auriez d'autant plus de temps pour les corriger que vous n'auriez plus à vous occuper du pain quotidien. Si, au contraire, avant d'avoir pris ce parti qui donnera de l'aplomb à votre existence, vous tentez la carrière de la publicité, je tremble que l'attente du succès et toutes les contrariétés qui n'assiègent que trop souvent le mérite, ne vous trouvent sans force et sans défense. Le découragement qui en résulterait alors ne vous ferait porter peut-être qu'une âme pleine de dégoûts dans l'asile qui vous est ouvert et où vous êtes attendu. C'est pour le coup que le mariage courrait risque de n'être qu'un pis-aller pour vous. Croyez-moi, commencez par aller marquer votre place sur l'oreiller où vous irez digérer roi déboires ou vos succès lorsque, après quelque tempi passés auprès d'une jeune femme qui vous aimera et que vous aimerez, vous tenterez le sort des let-
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lorsque je me croyais remis, ne voilà-t-il pas de nouveaux ressentiments qui me saisissent encon ! Bretonii. -au <>st à Paris, et j'en suis réduit à nus seuls soins, mais il faut espérer que la diète mettra lion ordre a tout...
« ...nuant à ce que vous me dîtes de votre renoncement à la littérature, je ne puis L'approuver, et je pense même que ce n'est qu'une lubie de rêveur. Je ne connais rien de voaCaiti j'en augurais bien toutefois, mais je ne vous pardonne pas de renoncer à la poésie. Vous savez ce que je nous ai toujours dit de l'originalité de votre talent. Nul autre chez nous n'a peut-être eu d'inspirations a la fois p!us vraies et plus
gracieuses, et n'y a surtout répandu une couleur plus
locale, plus particulière, plus à vous. Le goût académique y trouverait beaucoup a reprendre sans doute; moi-même je me suis récrié cent fois contre certaines néglif <>u hardiesses, comme vous voudrez, qui
pourraient nuire au succès, et qu'un peu de soin et quelques heures de travail feraient disparaître. Mais je
n'en tmuve pas moins en VOUS une poésie nai\e et souvent brillante, fille d'un soleil plus chaud que celui des bords de la Seine, \v lesjetei donc pas au feu. Gardezles BU portefeuille longtemps encore, -oit! [tien de
mieux que de couver -es o uvrea dix ans , t plus. I ce que je prêche à tous les jeunes gens; mais il viendra un jour <»u vous sentirez qu'il y a justice a les laissa r prendre leur vol. Encore nn coup, ne brûlez pas vos : augmenta i en le nombre, et l'époque de faire un choix venue, comptez sur moi pour vous aider dans cette besogne.
162 ENVOI m MON MANUSCRIT.
« Outre la fièvre, je viens d'avoir un autre embarras. Judith a trouvé cet hiver la chambre qu'elle habite ici trop froide. La mienne, que j'aurais pu lui céder, n'est pas plus chaude. Il faut donc déménager. Que de courses à faire avant de trouver un gîte convenable et pas trop cher ! J'ai vu l'instant qu'il me faudrait mettre six cents francs pour un logement peu convenable. Enfin pour trois cents j'ai trouvé une maisonnette admirablement placée pour la promenade, où nous aurons un jardin et l'espace qui nous manque ici. Nous aurons même une chambre d'ami au besoin. Ceci vous regarde. Je vous préviens pourtant que nous n'y entrerons qu'au 1er octobre...
« Vous jugez bien la politique que l'on fait aujourd'hui. L'émeute du 12 mai n'a sans doute pas changé votre opinion. C'est une folle protestation qui a l'air d'une affaire d'avant-garde. Dieu nous préserve de la bataille !
« Adieu... Judith vous dit mille choses, et moi je suis à vous de cœur. (Tours, 7 juin 4839.) »
Béranger, dans une lettre pleine d'excellents conseils, m'indiquait un port. Il ignorait que presque orphelin dès l'enfance, et emporté dans le tourbillon des infortunes de mon père, je n'avais, dans ma vallée natale, ni toit ni abri. Prospère, je l'eusse tenté; malheureux, je n'en voulais pas. Qui se soucie de recueillir un naufragé? J'avais pourtant dérobé à la vague mes Carnisards. Bérangcr me pressait de les lui envoyer. Je le !i et je reçus un mois après cette réponse par le retour du manuscrit :
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- bien voulu, mon cher N.... mettre cette lett* dans votre petite caisse, sasis j'ai trouvé plus prudent de la faire partir par la poste pour qu'elle •oui donne avii «lu renvoi de votre manuscrit.
« J'ai lu avec un plaisir indicible celte histoire que j" ne connaissais que très imparfaitement Beulemenl j'ai regretté les premiers ohapHres qui sans doute m'auraient aidéàmieui asseoir mou jugement ; d'autant plus que ^introduction est ( hose sxtrémerosnJ né» ire pour une pareille oeuvre. Vous dire que le publie sera < l* ■ mon goût pour ce livre, je ne l'oserais. Uf niuiit qui m'a porté à vous faire préférer les cami- ■ards aui vaudois (aux albigeois) influe sans doute sur l'intérêt avec lequel j'ai lu les actions héroïques de vos patres. Vous verrea les coups de crayon que je me suit permis <!■• donner; plusieurs portent avec eus leur es* plication; d'autres pe sont que pour vous iadiquer des ; revoir, soit par suite d'erreur de copi
•oit par défaut de clarté, soit enfin pour correction à faire dans le style. C'est la, et je ne puis vous le cacher,
la partie faible du livre. .1 aime- la simplicité, l'abandon
de vos formes; mais ils ne devraient pas exclure la pui du lac 1 1 le choix de l'expression, Dan i te plus encore que dan . il faut parler
français et écrire mieux que n ient vos prophètes,
l pçe qu'aujourd'hui tout le monde saitécrh un talent \ ulgaire, mais toujours pm ieux. Vous le dé* voua l'ai déjà dit bien det fois, moi qui lui dois en p u lie ce que je i de réputation.
\ bien que i i académicien que
je me p. H; \\r < 1 îtique. Je désirerais doue que
JOi LETTRE DE BERANGER.
vous revissiez avec soin votre manuscrit; que, avec les contradictions et les inattentions qui s'y trouvent, vous en fissiez disparaître le négligé incorrect de la phrase. Bien entendu que vous ne changeriez ni le ton ni l'allure du langage. Je hais le style tendu et pompeux plus encore que le style incorrect; mais on peut être correct et simple, correct et naïf. Soyez donc simple et naïf tout à votre aise, mais soyez correct. C'est un jour ou deux à passer sur chacun de vos livres.
« Ne serait-il pas nécessaire aussi de bien vous mettre d'accord avec vous-même dans les jugements éparpillés que vous portez dans le courant de ce drame? Il me semble que la logique est souvent blessée où il serait facile de la satisfaire par quelques mots. Après l'abandon de Cavalier et la mort de Roland (qui m'intéresse moins que le premier, quoi que vous disiez, parce que je le crois très ambitieux, mais dont je désirerais pourtant un panégyrique plus complet), après sa mort, il n'y a plus qu'un médiocre intérêt, et le lecteur sera sans doute comme les populations qui abandonnent les derniers martyrs. Ne conviendrait-il pas d'accourcir les récits des tentatives avortées qui se succédèrent? Peut-être même faudrait-il retrancher ou abréger dans le commencement de l'entreprise le récit des faits successifs qui se ressemblent trop pour avoir besoin d'être narrés si longuement. Retrancher, c'est perfectionner, même dans l'histoire : bien choisir est le grand secret dans tous les genres.
« Vous m'avez dit que vous mettriez quelques-uns des psaumes que chantaient vos coreligionnaires. Il me semble que cela eût bien fait. Mais ce sur quoi je
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ne puis trop insister, c'est le travail du style, car le Mines «lu livre en dépend. Publié à Paris, li on peu! avoir quelques journaux, il me semble devoir obtenir un grand succès, ai succès de roman de Walter Scott La vérité a la une originalité qu'on cherche en vain dans nos oeuvres actuelles. L'esprit religieux qui règne dans cette narration présenterait, surtout par le cone, un attrait selon moi fort grand au public sceptique et blasé. Mais, je vous le répète, ce n'est ici qu'un sentiment personne] que je meta en avant.
« Mais savez-i que je désirerais pour introduc-
tion à votre ouvrage (sans parler de l'introduction historique qui est si nécessaire)? Ce serait un court souvenir de \otre voyage dans ce pas s où vous nous
transporteriez; une description exacte et précis,' des localités; la peinture de VOS sensations personnelles en
présence de ces champs de bataille où vous diriez (pic
vos aïeux ont figuré; la rencontre des restes de CCS familles camisardes dont nous parlez a la fin de l'ou- • ■: « • i il i 1 1 une préparation a tout ce que le livre va nous montrer et dous faire entendit . il me semble que
ceci ne peut nous ,'-tre difficile. Ne craignes pas de parler de nous comme protestant et comme homme du peuple, et commences pu- des phrases en accord avec celles qui commencent Notre péroraison. Je ne crois pas
nie tromper, cette introduction ne peut que bien taire
Réfléchissez-y et que la paresse ne vous arrête pas plus pour ce chapitre nouveau qu< pour corriger les autres.
! ■: voi B bien long ; je n'ai plus <|ii'a Noie dire que
je m.- porte bien, que Judith nmu> t. ut ses amitiés, 1 1 «pie je suis tout a nous. : 18 décembre 1839.
1G0 ADIEU A KICHEMONT.
« P. S. Il me vient une réflexion : vous n'en faites aucune sur les riches vêtements dont s'accoutrent vos chefs camisards. Cette manie ne me donne pas une haute idée de leur mission. Cromwell et ses lieutenants dédaignaient les riches costumes. C'est peu de chose que l'habit sans doute, c'est quelque chose pourtant, au moins selon moi. Je vois là une tendance aristocratique, et aussi dans l'habitude de Roland et de Cavalier de manger seuls. Peut-être est-ce une précaution? Dans ce cas, il faut le dire. »
Tel est le jugement que Béranger porta de l'ébauche de mes Camisards. Il leur prédisait un succès de roman de Walter Scott. Ce pronostic me rendit un peu d'espoir et de courage dans mon nouveau désastre. Pour comble de malheur, l'évêque d'Angoulême nous chassa de Richemont. Il venait d'acheter ce château pour le convertir en un couvent ou en un séminaire. J'allai dire adieu aux bois, aux rochers, aux grottes, et surtout à ce délicieux cimetière où mille fois dans mes tristesses j'avais envié le sommeil des morts. Ma poésie naturellement modula mes regrets à ce poétique séjour dans un chant où les colères de l'ïambe s'entremêlent aux gémissements de l'élégie.
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un. — J . ; i riti i — Il revient
uent aupi L P uns.
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Lm duci d'Angoulème , de lu maiaon de Fran l\ iiiint , .m nonl de leur château de Cognac, une vaatf prenne <>u la Charente serpentai! au pied de roches fa-
idiques «le l'aspect !«' plus pittoresque. L< iletni <(ni- >ait la loivt en deux parties inégales: le petit l'aie, sur i ii\r gaaohtj formaU le jardin (lu naanoir «lut al, la TtÊdtilus. i oa pyramide indique encore la plaie ou «ouiee de Savoie mil au inonde Prançoia i ( bou (
• l ait 1»' donjon : adossé au bois, il domi-
i.nt la rite) la pool am arch< aies el l<- il«-u\e,
pu iinueuseniei * le < ouchant*
.^a « ha miaule mi-ut,