‹ Béranger et LamennaisChapitre 66 sur 76 · BORDEAUX · texte numérisé non relu

BORDEAUX

navires allaient dans l'Inde chercher de l'or, des perles et des paons. Il avait un hôtel en ville, une villa d'été sur la colline de Florac, un château d'automne dans les vignobles du Médoc. C'est en juin 1842 que je me rendis, comme précepteur de son plus jeune fils, à sa résidence de Florac, promontoire escarpé d'ombrages et de fleurs, dominant la plaine, le fleuve, la rade, et, dans le lointain, la grande cité dont les coupoles et les tours se confondent au regard avec les mâts de navires venus de tous les points de l'univers. Je n'avais point consulté Béranger : il m'eût dit : « Où voulez-vous aller? Etes-vous fait pour vivre dans les salons? Oserezvous hanter les riches et les puissants? Pauvre sauvage, restez dans votre désert. » Je partis, et il se trouva que les salons de Bordeaux ne me parurent pas plus effrayants que les bercails des Pyrénées.

Pendant que je m'installais à Bordeaux, mes Prophètes parurent à Paris et à Valence. Mais Marc Aurèle se contenta de vendre l'ouvrage obscurément; il ne fit rien pour sa renommée. Il ne l'envoya pas aux journaux; et mes amis ne le reçurent que trois mois après. Le livre parut donc sans patronage littéraire. M. de Lamennais ne m'en accusa seulement pas réception; Béranger m'écrivit une lettre de promesses aussi vagues que superflues. M. Sainte-Beuve m'adressa le billet suivant que je relis avec bonheur :

« Ce 3 décembre 1842.

« Monsieur,

« C'est avec bien du plaisir que j'ai reçu de vous un souvenir, et surtout un souvenir de cette espèce, qui

BILLET M M. MINIE-BFI'U . il 5

■t montre toute la via <-t l'application sérieuse d'un talent et (Tune imagination dont j'avais apprécié les prémices. Voua nous vendes; des luttai al des figures

pleines d'animation et de grandeur, .-t vous le laites

avec un t'en qui semble allumé au leur. Je m'instruis beaucoup aux Pctteun du dé$ert. Las Jansénistes^ qui étaient leur- oouaini germains - ma s'en douter, ont été

bien Révéras pour eux; je m le leur mâcherai pas à l'occasion. Il m'eût été bien agréable eu d'autres temps de pouvoir étudier de plus près avec vous votre sujet

en rendant compte quelque part de votre ouvr Mais j'- suis vniii à n'avoir plus d'oiyane habituel de publicité. Le monde de Paria se renouvelle vite, et l'on éliminé avant le temps par les nouvelles nirenrs de

la nouvelle presse qu'on n'accepte pas. «'.rose/ du moins, Monsieur, a mes sympathies pour votre suivie et à ni'- sentiments de reconnaissance el de souvenir pour vous.

i ii moisapn inger m'écrivit une seconde lettre

ou il juge ainsi les P ■ t ■

« Mon obéi K., i ai relu tout entière votre histoire i\r» Prophètes, et avec autant de plaisii que m'en avait t'ait le manuacrit Seulement j'ai un peu regret qu'après l,i sortie de Gavalietel la mort de Roland, vous ayea trop cireenstancai les détails de la levée de boucliers de Ravanel «t de Qatinat; al trop aussi les particularité d.-- hornhles >uppli( es de ces derniers apètrea mi-

litaires. Il me semble qu'alors on sent m dure >oi i'iri-

lérél diminuer. Je n'aime pas lurtoul .1 sofa i toeoshc inat finir en dénonçant m.» s amis. Huant a l'ensem-

216 LETTRE DE B15UÀNGER.

ble, il m'inspire toujours une grande s'ympathie pour ces braves défenseurs de la libre pensée à une époque d'asservissement. Je ne puis m'empêcher de croire que, pour bien des lecteurs, ce livre aurait le charme qu'il a pour moi. Dans vos montagnes avez-vous cherché à le répandre? Là peut-être il n'est pas sans inconvénient. Il pourrait donner aux descendants de vos prophètes des velléités de courir à Nîmes pour venger sur des catholiques aussi enragés que vos protestantsisraélites, leurs pères massacrés avec tant d'inhumanité il y a cent cinquante ans. On m'a dit que vous aviez aspiré au pastorat à Nîmes même. Savez-vous que je ne serais pas surpris que les prudents de votre secte aient cru sage de ne pas vous appeler à un pareil poste. Vous avez par moment dans votre livre tout l'air d'un homme capable de recommencer une guerre de religion dans ces contrées fanatiques. Le temps serait mal choisi, convenez-en; et puis vous seriez bien changé si vous poussiez jusque-là la foi de vos aïeux.

« Ce que j'aurais désiré, c'est que Marc Aurel poussât votre ouvrage aux journaux. Il paraît qu'il les a autant négligés que vos amis. C'est peut-être un malheur. Ce livre ne ressemble à aucun autre, et je regrette de connaître aussi peu d'écrivains journalistes. Vous savez, au reste, combien il est difficile maintenant de réussir à faire parler d'un livre. Les libraires seuls ont ce privilège; mais il leur coûte cher. Le vôtre aura voulu faire des économies, et je pense qu'il se sera contenté de placer l'édition dans les provinces du Midi...

« Judith et moi sommes indisposés depuis le commencement de l'année : c'est un mauvais début. Vos

m. iii'mu M\r\i in. 217

voeux, <juc nous recevons avec grand plaisir, y <1 mn ^i«"ront peut-être quelque chose. Recevei tous les nôtres, et donnez-moi un peu plus souvent de \<>s nouvelles, sur, comme vous devei l'être, qu'elles me seront toujours agréables. A vous de eœur. (23 janvier 1843.) »

Mais le témoignage qui m'a le plus touché, parce qu'il vient d'un écrivain consciencieux, impartial, et que je ne connaissais alors que par ses travaux, c'est celui de M. Henri Martin. Voici la note qu'il ■ insérée, tome \vi, page 589 de son Bietoire de France: « Voir sur la guerre n'es Cévennes, l'histoire des PaMeure au

f, par N. P., Paris IN 1-2, livre émouvant et pro-

rondémenl original qu'on a peine à croire écrit par un de ooe contemporains, tant les passions et les croyances

d'une autre gépération y revivent en traits de feu.

L'auteur a lait comme ce vieillard des tombeaux dont parle- Walter Scott dan- les Puritairu : il n'a pas seulement restauré les épitaphesde ses héros; il les, a fait sortir rivants de l<-ms sépulcres. Cette exhumation huguenote a mieux réussi que les pastiches OÙ le fanatisme prétentieux et maniéré a voulu singer la naïveté du moyen âge catholique, i

Il e>t doux de \"ir tout a coup surgir de la foule un ami inconnu, turtout quand c'est un nomme équitable et illustre, quand «'est le plus sage, le plus complet, le plus classique historien de la France. On \<»it que l'opinion de si. II. Martin est identique avec celle de Bérangei • slon lui, mon livre offre un intérêt égal a celui d ta romans de Wahei Bcott. J'ajouterai, pour en

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