‹ Béranger et LamennaisChapitre 67 sur 76 · MOEURS BIBLIQUES · texte numérisé non relu

MOEURS BIBLIQUES

finir., que des témoignages d'estime m'arrivent tous les jours de Suisse, d'Allemagne, d'Angleterre et même d'Amérique. Ce livre a été un vigoureux coup de cloche qui a réveillé les études historiques dans l'Eglise réformée de France qui maintenant fouille partout ses archives et interroge incessamment ses tombeaux.

Ces vieilles mœurs protestantes dont je venais de tracer un tableau rustique et guerrier, j'en retrouvais dans la maison où j'étais, un reste notable, mais d'un caractère pacifique et grandiose. Mon patron avait été élevé en Angleterre, sa femme, quoique Bordelaise, était Anglaise de race, et sa famille formait comme une colonie anglo-française. Le vieux huguenotisme s'était retrempé à ce contact britannique. Tous les dimanches, à la campagne, mon patron, à la manière des lords anglais, rassemblait ses enfants et ses serviteurs pour le culte divin. Evêque domestique, il lisait un chapitre de la Bible et les prières liturgiques. Ce vieillard disant d'une voix grave : Seigneur, aie pitié de nous! et ses enfants et ses serviteurs prosternés répondant : Seigneur, aie pitié de nous qui ne sommes que des pécheurs! présentaient un tableau religieux des anciens temps profondément émouvant. Tous les matins une prière plus courte avait également lieu, et l'on ne se mettait point à table sans invoquer la bénédiction du Seigneur. Cette table immense réunissait quelquefois une trentaine de convives. Noël offrait surtout un spéciale domestique d'un caractère patriarcal. Noël est la solennité favorite des Anglo-S.axons. L'Eglise et le réfectoire, ce jour-là, se décorent de houx, ce laurier du Nord. Alors on tuaitle veau gras; les vins d'or de Bar-

■ \ i liaient dans d<

ganti sques - de 1 1 istal. Ce réalisme

un des caractères '!<• la piété puritaine <>u les I ('•• I.' rie -'»nt sanctifia es] et les i

I, en effet, est la joie du monde, fouvertun <!. l'année pour la république chrétienne, la fête de fe liberté du genre humain. rênérabk amphitryon

qui, je crois, était de l'Académie de Bordeaux, assaisonnait m - tes ins d érudition saine el «lu sel des bons motsi Une dame, un jour, si plaignait a table qui reine-Claude qu'elle man. lail piquée des rers :

« .Madame, répondit notre bôte^ c'est 1 1 poésie des prunes, i l.-uit-i e un simple oalemb un pi o- ■•• a 1 1 uianière de Balomi iitn g une élég mt< décochée contre l> - prunes et les | peut-être contre i er lui-ménai - l'épiourisme est «'ii effel 1«' vei con upteur d «ju'il engendre, la chanson bachique et erotique, \. i eno u fif, ailé, voltigean ntiUti i au -• plutôt I»' p pil on.

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u2*20 LETTRE m DÉHANUEIt.

à Lamennais, et qui paraît avoir regretté beaucoup que l'affaire ne se soit pas arrangée. Il a quitté Paris, diton, dans le plus triste état de santé.

« J'ai su aussi que vous aviez tenté de vous faire adopter par le consistoire de Nîmes. D'après l'état des deux croyances dans ce pays, d'après leur animosité continuelle, je conçois qu'on n'ait pas cru convenable d'appeler l'auteur des Prophètes. Je suis sûr de la tolérance de votre cœur; mais dans ce livre, vous vous êtes laissé aller poétiquement jusqu'au fanatisme religieux, à plus d'une page qui n'en est pas moins bonne pour moi, qui aime assez que l'auteur soit de l'opinion de ses héros. Et puis vous avez trop de conscience pour remplir à moitié les fonctions que vous accepteriez. Or, avoir charge d'âmes, n'est chose facile qu'à ceux qui n'en ont pas. J'aurais mieux aimé vous voir au journal qu'on vous proposait. D'abord vous eussiez été ici; puis, je crois la responsabilité moins pénible. Peut-être cette position eût pu vous en procurer une autre plus à votre goût et moins périlleuse dans cette partie de la France que clans vos diables de contrées méridionales.

«Le livre de Lamennais (les Amchaspands) a eu plus de succès de vente que je ne Jui en avais prédit. On va en faire une deuxième édition. Les injures qui ont été adressées à l'auteur n'ont pas nui au succès du livre. Je voudrais bien calmer son irritabilité; mais malgré l'amitié qu'il me montre, malgré nos rapports fréquents, j'ai peu de pouvoir sur cette tête bretonne. Il m'a promis pourtant de ne pas faire de pareilles sorties contre noire pauvre époque. Le voilà remis à son Esquisse d'une philosophie.

I I mil N IIRAHCEK. 12\

« Je ne sais trop comment vous établisses ma confraternité avec B. qui était alon à Bordeaux). Mais, puisque confrère il y a, je vous «lirai que c'est non sa fille, mais u belle-fille, qui est danseuse, et qu'il accompagne sans doute pour se livrer, en province, aux chances du jeu, détestable passion <jui a perdu ce malheureux, <>n m'a assuré quelquefois qu'il était rongé de désespoir de la déconsidération qu'il s'est attirée. Je le plains, car il eût pu all»r plus loin «■! plus haut avec une conscience plus ferme ••( des goûts plus réglés.

c Vous qui avez toute la ■•• qui lui a manqué,

j'espère qu'en compensation des ennuis de votre position, vous trouverez où nous êtes quelques ressources

pour l'avenir. Vous devez y penser, puisque, diles-

vons, vous blanchissez déjà. Ces! un peu tôt; il est M.u que j'étais chauve plu- toi encore* Tâchez, m vous

mette/ de cote, de placer VOS économies d'une manière Solide. Maintenant VOUS a\i/ de l'experieii'

•< .le -m- assez souffrant; j'ai fait même connaissance avec une maladie que j'ignorais, et qui depuis cinq semaines me retient dans ma chambre sans me laisser deviner quand je pourrai reprendre mes promenades. Judith est très sensible a votre bon souvenir et vous

fait m-> amitié-. \\, « e\e/ toutes le- mienne-, et croyezmoi, comme toujours, tout a vous de coeur. (48 avril

l'.er.iiij, r avait a se plaindre île M. Barthélémy <Jlli.

dan- je ne -a.- quelle préface, avait indirectement attaqué les flonflons et le- glouglous du chansonnier.

222 NEMKSIS.

Il vendait justice à la verve âpre et mordante du satirique marseillais. Je l'ai entendu se récrier d'admiration un jour que son libraire lui racontait comment ce poëte composait sa Némésis. Insoucieux, il donnait ses jours au sommeil et ses nuits au plaisir. Le vendredi soir seulement, il pensait à son poëme. Il se couchait dans un hamac, et l'inspiration montait au balancement de sa couche maritime comme au roulis d'un vaisseau. Il s'accouplait toute la nuit avec sa Furie aux crins de couleuvres, Le samedi matin, il rouvrait sa porte et jetait au libraire, qui l'attendait pour l'impression, une satire politique toute fumante. Puis le poëte, délivré de son démon, revenait à ses voluptés nocturnes. « C'est incroyable! s'écriait Déranger. Et ce prodige s'est renouvelé pendant une année entière ! Némésis restera, non-seulement comme un tour de force poétique, mais encore comme un monument historique de notre temps. Il renferme fréquemment de beaux vers, et quelquefois de beaux poëmes, entre autres la Fête du Soleil. » M. Perrotin, éditeur des Chansons et de Némésis, réconcilia plus tard les deux poëtes, et Béranger eut, je crois, le bonheur de rendre service à son ancien adversaire. Béranger m'apprend, dans le billet suivant, la nature de sa maladie :

« Mon cher N., j'ai eu une petite maladie appelée catarrhe de l'urètre, causée par la suppression momentanée d'un flux hémorroïdal. On m'a effrayé sur les conséquences possibles du bobe, et je me suis laissé mettre le feu dans le corps pour y mettre un terme. Mais une grosse maladie de rectum et de vessie est venue

I ITDUI M ttfUHCl T.. -il',

m«- livrer aux plus atroces douleurs, qu'on ûe savait plus ( omment arrêter. Moi, oui n'ai jamais au le moindre embarras '1- vessie, j'ai été livi en p m de jours à tous l<-- tourmenta <l<»ut <■»•( <• aptible.

Iprèa les spasmes, je suie arrivé à,., (un mol illisil Bretonneau, que j'avais défendu de prévenir, a appris ma position indirectement] il esl accouru il y a quelques joun <'t m'a trouvé an voie de rétablissement, mais non encore sans souffrances. \ L'instant où je vou^ «•< ; i-, j'en éprouve enooi s d'asseï \ ives. Mais l'espoir de guérison est revenu et je souffre a présent avec résignation. \ - \\ inte-trois ans, de pareilles épfi uves sont rudes a passer, et il faut eue.)!.- une certaine Ibree pour en triompher. Je serai bien heureux s'il ne me reste aucune trac- de ces trois mois, car voici [vi)U moi- que je garde la chambre.

i Je suis heureux de vous voir attacher aux per< sonnes < hei qui \<> . l'attaohemenl étanl réci-

pfoque surtout !>«• leur part, je le conçois puisqu'il p i.iit que i rai su tirer parti d'un élève dont vous

périei peu d'abord. Cette maison vous sera plus pro*

htabie que («-lit' pu n<»u> avej perdu tant de temps

\ propos, - ivea-voua que la pria i sse de B. publie un Ihne intitulé : De /" formation 'lu >> thoiique.jQTi

ai lu l»^ deux premiers volumes, qui ne sont p ..^ mh> mérite e( qui bien certainement sont d'une femme, aidée 1 1 un peu dans ses i< cher< tu - histoi qi thrologiques. tdieu, monch umiii : mais, paj pitié, n'affi i / plu- \<>- [eUres,je n'affrani hirai pli - les miennes, el t poui non deux un grand embarras de moins. Portes* vous bien;

recevez les amitiés de Judith, et croyez-moi tout à vous. (f« juin 18-43.)»

La princesse de B.,qui avait été l'héroïne de l'insurrection italienne, devenait maintenant la Clorinde théologique de la papauté, sauf à s'engager plus tard contre son pontife. L'illustre étrangère commettait en ceci l'erreur si funeste à l'Italie qui, dans l'avenir, doit nécessairement opter entre la théocratie et la liberté. Déranger, un mois après, me donna les détails les plus intéressants sur M. de Lamennais, sur M. de Chateaubriand et sur lui-même.

« Les expressions de ma lettre, mon cher N., vous auront trompé sur les moyens employés pour me guérir. Quand je vous disais qu'on m'avait mis le feu dans le corps, j'entendais parler des astringents qu'on m'a ordonnés et qui conviennent si peu à ma constitution. Tl y avait de ma faute,, parce que je ne sais pas donner les renseignements nécessaires au médecin, et que celui que j'avais choisi, homme prudent et instruit, s'est effrayé de certains symptômes sur lesquels Bretonneau l'a seul rassuré dans le peu de temps qu'il est accouru passer auprès de moi. Grâce à cette maladie, j'ai maintenant à Paris un médecin au fait de mon tempérament, et qui s'entendra avec Bretonneau toutes les fois qu'on le jugera nécessaire. Je ne suis pas encore bien portant; c'est la tête qui maintenant me fait souffrir; je l'attribue au froid qu'il a fait en juin. Les chaleurs semblent vouloir venir enfin, et je compte sur elles pour me guérir.

LKTTiiF. m iBitimarii -J-!ô

i Un passage de votre lettre m'a fait sourire. Vous

parle/ dl] S6C0Uri mural que Lamennais a du DM prêter

dans mes souffrances. I »ii : mon cher < nfant,quel appui

j'aurais lit. aiuitie a part, C8T eu . tlet il me montre

beaucoup d'attachement. Même au milieu de mes maux,

j'étais obligé de remettre en selle ce cavalier si souvent

désarçonné par son imagination maladive. Est-ce que les tristes Vmtehatpandê ne vous ont pas montré le tond d*uiie âme découragéel Je fais tout ce quejc puis pour lui rendra un peu de force et d'espérance ^ mais j'ai des idées el une façon de voir si différentes des siennes que le m\ prends sans doute fort mal ; et puis on ne calme

l'eau agitée en \ trempant la main. Au moins cela

lui t'ait-il passer quelques heures plus heureuses, et je me réjouis de lui ôtre de quelque utilité.

« Chateaubriand esl plus briste encore, mais il a un plus grand fonds de bienveillance; malheureusement il éprouve crueUemenl les effets d<- l'âge. Les jambes perd.ut toute force, bien qu'il veuille marcher encore. nd il me \ient voir, je crains que, malgré le domestique qui l'accompagne, il ne fosse quelque chute dans l escalier ou dans la montée de Pas*) . (1 vient de partir pour les eau\, mais a\r. peu d'espoir de rétablissement. Mon ami. il ne foui pas vieillir autant; je crains pour mon compte d'avoir paasé le terme raisonnable. Aussi roudraisrje mourir, non que la \i«- me >oit a charge, d s'en fout, niais parce que l'avenir me foil peur. Je !<• \ni> chargé de toutes les infirmités, même

de la peur slfl 11 mort, qui DOUS prend tOUJOUTS quaml

la vie n'a plus rien qui nous puiss,- attacha

u \..Us m. • rite/ un mot de « V et lie (pie je ne connais-

2*2() LETTRE DE RERANGER.

sais pas ; mais j'ai lu de lui un passage où il parle de mes chansons en termes qui s'accordent à ce que rapporte son secrétaire. Je m'étonne toutes les fois que je vois un étranger faire l'éloge de mon talent. J'ai cependant eu souvent cette bonne fortune. Il y a dans Louis Bœrne, un catholique allemand mort proscrit à Paris, et que j'ai regret de n'avoir pas connu, plusieurs pages sur moi comparé à Uhland, qui m'ont fait venir les larmes aux yeux. Ce n'est pas sous le rapport littéraire que j'ai éprouvé cette impression; mais c'est par l'appréciation de la partie morale et patriotique de mes chansons que Bœrne m'a vivement ému. Tout cela pourtant ne m'empêche pas de m'étonner encore que des étrangers puissent reconnaître quelque mérite à des œuvres si intimement françaises. Il est vrai que Goethe et Bœrne possédaient parfaitement notre langue, mais enfin ils ne la parlaient pas habituellement; et ce n'est que dans celte habitude qu'on trouve la facilité de juger des poésies aussi actuelles que les miennes. Vous jugerez que je suis encore un peu malade à ces longues tirades sur mon propre compte.

« Vous me parlez de votre solitude, et vous me dites qu'à votre naissance on ne vous trouva pas de parrain, ce qui sembla être de mauvais augure pour votre vie. Mais n'est-ce pas vous par hasard qui avez fait le difficile sur les parrains qu'on vous a proposés ? Vous ne vous ôteâ pas assez habitué à vivre avec vos semblables dont fort peu vous ressemblent, il est vrai; vous n'avez pus agsez fait part à autrui de vos excellentes qualités, ei c es! lii un grand tort, même aux yeux de Dieu. Vous pouviez être Utile à beaucoup, ci vous ne l'avez été

remit) i • t sas uvai n. 227

qu'à quelques-uns : ce n'est pesasses. En voua rendant plus de justice, vous au rie/ pu être meilleur encore. « \v m'avieC'VOUfl pas dit que voua fi riei un \n\ i Parla avec votre élève, ou l'ai-je rêvé! C'est peutn tri parce qne je le souhaite. Adieu, Judith vous fait amitiés, et moi je buis tout ■ voua de cœur. (4 juillet I.) ».

J'avais écril a Déranger que <■ etbe trouvait dam ses chantons uu parfum orientai, Cette nonvejle tut. j'en suis certain, un baume excellent pour son mal, et r<>uhli d.' ses douleurs me valut cette longue 1 1 précieuse lettre. I-»- p ; rie encore de la peurde la mort qu'il ressentait. Pourtant il mêlait fièrement, a la manière des épicui ifii-, l'image de !.. mort, dans ses discours ou dans ses vers, en couronnant, il est Mai, le spectre de roses, il disait : « J'aurais «lu mourir pendant !<t i Lutioa de Juillet; j'aurai sveli par le peuple

vainqueur dans son triomphe, d 11 m'a dit l>i« n des t« »î> qu'il voulait être enterré avec tes pauvres, tout en rappelant néanmoins qu'une place l'attendait dans le tom beau de Manuel. Je lui ai entendu dire a son chargé d'anaires, .M. Béjol : i Je veux qu'on m.- jette dans la fosse commune. Bi \<>u^ me bâtisses un tombeau, je me relèverai ; i de pied, .1 < • upi de \ oing, je démo-

lirai M.trc tombeau, » Il ne prévoyait pas qu'on l'enter* t comme un prince, lien eut bondi jusqu'aux i

.1 ai égaiemesrt entendu dire a m. de Lamennais qu'il axait sollicite l'honneur d'être inhumé aux pieds de M. de Chateaubriand, sur un Ilot on geux, devant Saint- Malo. ù sépulcre, au sein de l'Océan, convenait à

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