‹ Béranger et LamennaisChapitre 68 sur 76 · TOMBEAU DE LAMENNAIS · texte numérisé non relu

TOMBEAU DE LAMENNAIS

son génie aussi bien qu'à son cœur. Mais il a vraiment rêvé pour son sommeil les « côtes âpres et nues de sa vieille Armorique. ses tempêtes, ses rocs de granit battus par des flots verdâtres, ses écueils blanchis de leur écume, ses longues grèves désertes, où l'oreille n'entend que le mugissement sourd de la vague, le cri aigu de la mouette tournoyant sous la nuée, et la voix triste et douce de l'hirondelle de mer * . » Au surplus, après recueil du Grand-Bé, ce poétique tombeau de l'Océan, c'est la fosse des pauvres qu'eût choisie M. de Lamennais, et si l'on y a déposé son illustre cendre, ce que j'ignore, il doit s'y trouver aussi bien tout au moins que Béranger.

Cependant le gouffre qui m'avait relâché , me renvoyait aussi mes dépouilles submergées; la vague me reportait tour à tour mes économies, mes livres, mes manuscrits, excepté le recueil que j'avais montré à Béranger, et qui ne remontajamais sur l'eau. Je retrouvai aussi la parole : le malheur avait scellé mes lèvres; sur le pavé de Paris, j'avais rencontré trois monstres : lupi Mœrim videre. Gomme ce sombre berger, j'avais perdu la voix, et son retour fut sans doute un don du sol hospitalier, du ciel éloquent de la Gironde. Je me rétablissais ainsi de mon naufrage à Bordeaux. C'est un pays éminemment propre à reposer des agitations de la vie et de la mer. Burdigala n'est pas l'Athènes, mais le Milet ou l'Éphèse de l'Occident. Il y a dans son climat une certaine mollesse asiatique où viennent s'assoupir la vivacité gasconne et l'énergie pyrénéenne. Une grâce

1 Affaires de Home, pa£e 10.

ionienne, mêlée «io pompe «-t d'indolence, m retrouve en toute chose, comme un caractère général : dans le type ti antique et ai suave de la race ibère au teint . presque doré, au regard noir, i areasanl el mélancolique; dans rattitude nonchalante e( 1«'> plisinsoucieusement drapés du vêtement, dans l'accent élégiaque du langage l<i plus traînant «les dialectes auscitains, dans l'éloquence redondante, pathétique, mais nu peu vide de ses immortels orateurs, enfin, <laus la beauté grandiose, la souveraine élégai ce de -a métropole un peu déserte el silencieuse, <i comme assoupie dans la vapeur de ses vins, >»»u> l'ombrage bachique des pampres ti (1rs pins des Landes.

Bordeaux m- pavoisait pour la solennité d'un congrès vinicole. .M. <!<• Lamartine *-t M. Ifauguin devaient y re? présenter la Bourgogne. .!«• connaissais M. Mauguin, mais i<- n'ai jamais vu M. dr Lamartine, que tout l«monde a contemplé <lau> nos dernières révolutions. J'exprimais i i er !<• bonheur que j'aurais enfin

d'entrevoir cet hommecélèbre, aux sourcesharmonieutes duquel i»* m'étais si longtemps abreuvé délit ieusement de la plus pure poésie. Béranger me répondit à cette <>< casion :

Voilà bien longtemps que je veux vous écrire, mon cher v... .t j'en ai été empêché par des nouvelles qu'on m'a données de vous. On m's anoncé d'abord que vous partiel pour aller recueillir un immense héritage en Portugal, et que vous viendriez d'abord à Paris, pour j prendi ive< des honin i

fa ire s. h il de beaucoup <!«• millions. i«' n'y

croyais guère, mais vous pouviez venir à Paris, et je vous ai attendu. Puis votre arrivée m'a été positivemeut annoncée, ce qui me faisait plus de plaisir, quoiqu'il ne fût plus question du fameux héritage. Enfin, on m'apprend aujourd'hui que vous ne ferez pas cette année le voyage sur lequel je comptais, que vous êtes pour quelques jours à Cognac, d'où vous retournerez à Bordeaux ! . . .

« Vous n'avez eu là-bas ni Lamartine, ni Mauguin. Je me doutais que le premier ne se rendrait pas au comité vinicole; quant à l'autre, il s'en fût fait un plaisir, sans doute, car sa vanité aime beaucoup à briller sur un théâtre quel qu'il soit; mais vous aurez probablement su que le dérangement complet de sa prétendue fortune l'a forcé d'aller à l'étranger, pour éviter les saisies et les prises de corps dans cet intervalle de la session. Le goût de la dépense et, dit-on, de folles spéculations l'ont enfin conduit à cette déconfiture, qui n'a fait que hâter la mort de son frère. Il sera plaint de peu de personnes, bien qu'il y ait plus de légèreté que de mauvaises passions dans son fait. Une excessive vanité, voilà ce qu'on peut lui reprocher. Il jette sa femme dans la misère, et une fille qu'il n'a voulu marier qu'à un homme de haute noblesse, et qui est sans fortune aussi. Il avait pu, dit-on, la marier richement, mais il lui fallait au moins un comte.

« Croiriez- vous que H. a la même manie. C'est contre son gré, que sa pauvre fille avait été mariée à un jeune homme fort riche qu'elle aimait, et qui l'adorait. (1 voulait aussi un gendre titré. Vous concevez I près cela qu'il aspire à devenir pair, mais on dit que

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les ministres hésitent à lui conférer cette dignité, iprèi lu mésaventure des B

•■<■/ sans doute lu cette pi< < e étra ll«-

de Ponsard, qui a du la pli - nde partie de son sue- Qtemenf que 1< s // . i onl Buscité rali nu nf. Je ne sais comment ce jeune poète, qui a un mérite réel, mais qui n'a pas encore montré la x ii q< e <ln i M. - passions . pourra se soutenir à

la h tuteur <lr son premier succès. Il doit trembler, i ar il m'a paru sincèrement modeste e1 nomma de l>«m

i que vous oe travaillez plusl Vous ne me

parlai plus ni de proie ni « 1 • - vers. Il me semble pourtant que l«' temps ne vousdoil pas manquer, et qu'il difficile que voui i i rien faire* Ma santé*

mvalescence n'a pas duré autant que ignais. Mais il n> s pas plus de deux mois que les longues coi les voitures sont sans inconvé-

nient pour moi. Judith se j><»: . 1res bien : ftll<

le comme moi que mhi> ayi i renoncé a noua venir voir cette année. Noueseroni loute pluskeureui

r.im. : h haine.

« Adieu, mon eher v... écrives-mot quand même je

ne vous rép adi i ment, Je de* ien?

i s>rn\ dr l« iti . -. rt puis v ■.. / i omb en j\ n ai

pour les affaii N lisses donc

»ans nouvelles de vous, et portez-vous bien, routa

vous -. i »

|:- iin.nl |u> M. MaUL'iiin . rjn'il juge d'

li-ui i< . mais il avait la | >l u ^ haute estime

2;{2 M. OPILON BARROT.

pour M. Odilon Barrot. Dans notre jeunesse, nous regardions ces deux orateurs dont nous dévorions les discours, comme le Cicéron et le Démosthène de la tribune de Juillet. Quelle différence pourtant de caractère et de talent ! J'ai rencontré M. Barrot à la Grenadière, où à mon premier passage il vint, une après-midi, avec M. Bérard. Sur un mot, je pense, de notre hôte illustre, il m'honora, moi jeune homme obscur, d'une considération dont le souvenir m'est précieux. Dix ans après, ma destinée m'a conduit dans son voisinage à Saint- G..., et je ne vois jamais passer, sans une secrète sympathie et un respect silencieux, le noble orateur dont la mâle figure assombrie semble porter le deuil de l'éloquence et de la liberté.

Déranger professait la plus haute admiration pour M. Hugo. Pendant que j'étais à Fontenay, il me lut un jour, avec la plus vive satisfaction, une lettre qu'il avait reçue (après quelques nuages, car il en existe toujours dans le monde littéraire) du grand poëte, qui voyageait alors sur les bords du Rhin. Plus tard, il me disait des Sur graves: « C'est l'erreur d'un homme de génie. Il a eu le tort de mettre en drame cette épopée. L'Académie est fatiguée de lui comme la France l'était de Napoléon, et on lui suscitera quelque Wellington littéraire, qui aura de hasard son Waterloo. Gela ne prouve rien ; le dramaturge peut être éclipsé, il reste le lyrique, le romancier, le grand écrivain, et ce qu'on n'éclipse pas, en un mot, le génie. » Ainsi parlait le chansonnier, et j'étais pleinement de son avis. Je n'ai jamais rencontré M. Hugo, non plus que M. de Lamartine. Je ne me suis point mêlé ;i leur cortège, pendant leurs ovations litté-

mires el leurs triomphes de théâtre ou de forum. Mais je deviens a leur insu leur courtisan depuis que, i

du pouvoir el de la tribune, il- -ont montés l'un dans la pauvreté, l'autre dans l'exil. <>n me par* donnera ri, comme fci - au de la chanson, je m'é-

carte un peu de mon chemin pour aller d'un coup d'aile, messager de deuil et d'espoir, porter sur la terre étrangère, à un illustre proscrit, l'hommage d'un illustre mort.

B me demandai! toujours des nouvelles de

mes travaux <-t des cantons que j'habitais, «t j.- reproduis i<i ces détails qui l'intéressaient et qu'il communiquai! a M. de Lamennais. Tous les printemps, nous remontions sur la colline de Florac, l»- llfeudon des armateurs bordelais. La villa que nous habitions, n'était qu'une immense case avec un portique décoré de fleurs exotiques, ai la pelouse, au milieu des

vignobles, dans un groupe de chênes, d'ormes, de marronniers, de cyprès el de magnolias jetés en désordre sur les escarpements du coteau. Nul site n'est plus élégant, mais il n'a pour raviver ses herbes mourantes que l'ombre <!«• quelques bouquets de bois, l'eau des piscinés, où se ret ueillent les pluies «lu ciel, <-t \\\\r petite loni < § il i î jaillit d'un e revêtue de ii< i re

< omme un autre bucolique. I l'est de ces hauteurs qu'il faut voir Bordeaux , ave< ses flèches et ses dômes lointains j !«• jour, pavoisé des pavillons de sa rade; la nuit, constellé des lumières de son port comme d'un croissant d'étoiles j «ai bien, le soir encore, lorsque les -<>m- 1 » i « i niasses des tours «•( des i ou] détachent sur

le ciel tlu couchant, <>u le soleil, i mbrasant les vapeurs

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