‹ Béranger et LamennaisChapitre 70 sur 76 · V0 M. MICHELE · texte numérisé non relu

V0 M. MICHELE

tout ce qui se fait, non-seulement chez nous, mais dans le monde. Le théâtre devient trop vaste pour ma courte vue. C'est le drame et le mélodrame que Ton nous joue. Je me perds dans la quantité des événements, dans la multiplicité des fils de l'intrigue; et le style des ouvrages me cause souvent du dégoût. Avec tout cela je n'en reste pas moins patriote et je souffre. Je vous disais bien que j'avais assez vécu. Adieu, vous qui avez tant à vivre et à voir encore. Tout à vous de cœur. (Passy, 29 août 1844.)»

M. Michelet vint aussi voir Béranger.

Je ne connaissais pas l'illustre écrivain. «C'est, me dit-il, un homme de l'âge environ du siècle, d'aspect assez chétif, mais d'accueil chaud et cordial. Il fait en histoire ce que j'ai fait en poésie, il la ramène à sa souche originelle, la chronique gauloise. Il arrache à la vieille Clio pseudo-romaine son rouge et ses mouches et son vertugadin académique. Au lieu de cette courtisane monarchique et sacerdotale, c'est une belle jeune fille du peuple au teint coloré, au regard fier, au libre langage, au cœur sensible et vaillant, une espèce de Jeanne d'Arc, bergère patriote, guerrière et prophétique. Michelet me semble pétri du triple limon de Brantôme, de d'Aubigné et de Saint-Simon, ces bons francs Gaulois. Ce qu'il fait, dit-on, n'est pas de l'histoire; mais il y a tant de sortes d'historiens depuis Moïse jusqu'à Bossuet, usqu'à Voltaire. Il est vrai qu'il ne narre pas, mais qui sait narrer en France? S'il n'est pas un historien, il restera l'écrivain le plus instructif, le plus attrayant et le plus sympathique de notre temps. Il a l'accent conta-

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gieux et le don du charme; il a dormi près dessources de Merlin. Michel. -t esl un composé de contrasta - el même de contraires éclatants; mais, par-dessus tout, : un poète. >.i télé esl comme son cabine! de travail, encombré, dît-on, de vieux bouquins, de bronzes antiques, de niitli ran -. de Beurs exotiques, de papi i ssses de toutes aortes : et aux ce fouillis de >< ience, dans la poussière et le parfum, voltige, comme le génie «lu lieu, un bouvreuil. <>t oiseau pensif, au cœur ardent el au manteau funèbre, est son symbole, car ce (jui restera <l<- lui, comme de nous tous, c'est la chose ailée, mélodieuse, pathétique. »

La jeune écrivain qui avait rendu compte de mon livre dans la Revm indépendante était M. Marie Aycard, Je n'avais pas lu son article, qu'il avait sans doute écrit pour complaire à Etranger. Le chansonnier revient en?

ici à la charge rai M. Maugum. Je me rappelle maintenant les torts de cet avocat envers 1<; poète j il avait commis deux crimes irrémissibles i ses veux; il avait osé douter <!«• l'immortalité d< hansoi

médire grossièrement de son véni imi Dupont de

l'Eure). Béranger avait une grave »-t forte affection pour <••■ vieux patriote» H le visitait parfois a -a campagne de Kougepierre. Il «-tait heureux bous ce tt.it patriarcal. -< Dupont, disait il. fait un repas délicieux avec une i ai. < rue, «n vrai Normand, «'t du pain noir, en vrai l («m i.i in. m Leur affection, contristée mais non amoindrie,

politique! qm, refoulant le poète

la solitude, porta le vieux républicain a la tète des dernières h voluuons. »;«•> orages populaires, dont il avait le lointain pressentiment, rendaient l'âme du

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chansonnier de plus en plus triste et morose. La lettre qui suit finit,, comme la précédente, sombrement.

« Je vous remercie, mon cher N..., de vos souhaits de nouvel an, et vous renvoie ceux de Judith et les miens. Je désire surtout que cette lettre vous trouve délivré de vos douleurs nerveuses. Ce doit être un horrible mal. La maladie que je fis, il y a dix-huit mois, m'a fait faire connaissance avec ces sortes de douleurs, et je vous plains bien d'avoir à en souffrir. Je doute qu'elles vous laissent la faculté de travailler à votre grand ouvrage que je voudrais pourtant bien savoir terminé. Ainsi que vous me le dites dans votre lettre de la fin d'octobre, c'est un magnifique sujet qui aura le mérite de l'actualité. D'ailleurs la variété n'y manque pas, et c'est une espérance de plus pour le succès. Je vois avec plaisir que c'est vers Paris que vous tournez vos regards, lorsque vous aurez fini votre éducation ou plutôt celle du jeune X... Vous nous arriverez donc avec vos volumes sous le bras. Vous ne me parlez pas de vos économies et ne me dites pas si quelque petite pension vous restera en témoignage de la reconnaissance de vos patrons, à qui une immense fortune permet de payer largement les services qui leur sont rendus. Je voudrais être sûr de cela pour vous, à qui il faut si peu...

« Ma santé n'est pas trop mauvaise cet hiver, malgré Page qui commence à peser furieusement. Je marche moins; mon pas s'alourdit, et quand je vois ceux qui me devancent de quelques années, la peur me prend de leur ressembler bientôt. Ainsi, sans être ennuyé de

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la vie, je désira bien ne pat aller trop loin; il ne semble que j'ai déjà (ail as* / longue route. A la de

Dieu pointant: Adieu, mon obéi N.... soignez votre santé; à votre Age on <K>it loujoun le bien porter, Quand vous m'écrirez, donnes-moi des nouvelles de . Recevez les amitiés de Judith. Tout a voua <lf oœur. . Ldjanvic »

n'est poîntj je If répète, l<- déelin de l'Age, mais l<- péril de la monarchie qui arrachai! au poète < se gémissement. Il m serrait avec an muel effroi autour du trône ébranlé de Juillet. Vers cetb époque, les ducs de Nemours el oYAumale visitèrent Bordeaux. Mon patron était un Av> barons <ln commerce bordelais; il avait été de -<'i»t législatures; il était désigné pour la pairie, i tait moins un i ud qu'un lord. D avait, quelques

années auparavant, hébergé If duc d'Orléans dans eau du Méckx Maintenant il était du cortège des

«r tumale et de Nemoui jeunes princes te*

m. n il- d«' visit .[in r. nfer-

maient pour quinze cent mille francs de vin, et qui abreuvaient les Tuileries. Gei souterrains bachiques s'illuminèrent en leur honneur d'- trois mille bougies, Mon patron reçut sur !•■ seuil ses augustes hôtes et lea conduisit à nu buffet splendide. Ses fila el adres

leur versèrent a Dota la (leur des mu- roses •!< Méda et desvina d'ord r. rsac. Toute la maison était en rumeur, toute la Nilii- était en ébullition pour i< jeunes, < es aimables et héroïques princes. Je racontais plus tard i • Ite ovation .1 Béi autant que bien

que i«- ut- fusse qu'à quelques mètres au-dessus d<

2ii NEIIVA CÉSAR.

spectacle royal, je n'avais pas daigné quitter mon cabinet, ni soulever mes yeux de ma Bible ou de mon Tacite. « Je n'approuve pas, me répondit gravement le poëte, votre stoïcisme biblique ou romain; on doit honorer les princes qui sont des symboles de Tordre et de la liberté. Un prince libéral est un oiseau si rare et si merveilleux ! Tacite, que vous me citez, l'eut fait quoique républicain!... » Et je suppose que le poëte appliquait mentalement au roi Louis-Philippe cet hommage dont le stoïque historien a décoré le préambule de sa biographie d'Agricola : « Primo statim beatissimi sœcvli ortu, Nerva C césar 9 res olimdissociabiles miscuit, principdtimi ac libertatem !

— Aitiques. — Il revieut .\

l't" — l'n'ss<'ntiiii>'iit< il-- la r<' v< >1 ut i. >»i de Février.

ianviei i>. • i ni i

lion patron tut nommé pair <l<- France, et au printemps de is'»'i doua L'accompagnâmes a Paris. Nous !<»gions a l'entrée de la ruede Berry, 1 1 !«• quartier Beaujuii. auquel s'adossait notre m lison, nous séparait seul le l'habitation de Béranger. II avait depuis peu. quitté

j .! détail installé <l.iii> L'avenue Sainte-Mari Iroite de l'arc de l'Étoile : e'él il le terme de sa grande odyssée hors de Parts. Le p< i vieille compagne me

irent avec la même tcndi i ussi M. (!••

Lamennais : je l'avais quit Lui dire adieu : je n sa-

vais nulle intention de !<■ revoir; Héi anger m . i

in. ut. Il demeurait alors rue Troncbet, et, selon

2VG WILHEM.

son habitude, sous le ciel. Comme j'entrais, M. Jean Reynaud sortait de chez lui, et j'y trouvai le général napolitain Pépé. M. de Lamennais, à mon grand étonnement, me sauta au cou, et m'appelant tout uniment par mon nom, me combla d'effusions naïves et tendres ; il y avait dans cet homme de génie du tempérament de la colombe et de l'aigle. Le général exilé lui offrit, comme l'hommage d'un jeune sculpteur italien, un médaillon de bronze d'où se détachait vigoureusement la face du tribun breton. M. de Lamennais loua le travail de l'artiste, reconnut l'énergique fidélité de la figure, et me lit observer, avec raison, que les traits en étaient néanmoins trop aigus et trop anguleux; le métal donnait à son profil quelque chose de la rigidité de Calvin.

Je revis avec bonheur chezBéranger cet adjoint de Tours dont le souvenir me sera toujours précieux, et que je n'avais pas rencontré non plus depuis Fontenay. Béranger me retint à dîner avec le fils de Wilhem, l'auteur de la musique des chansons, et qui faisait en quelque sorte partie de sa gloire. Béranger resta toujours fidèle à ses amis de jeunesse, à ses compagnons de plaisir et de malheur, tels que MM. Wilhem et Antier; et il se montra toujours pour eux cordial et fraternel amphitryon. Wilhem était mort en 1842. Béranger étendait son affection sur sa mémoire et sur son fils. Il combla ce jeune homme d'attentions tendres et caressantes. Après son départ, il continua de parler de son ami qui n'était plus, raconta avec une douce et affectueuse gaieté les originalités de ce musicien, quelque peu maniaque, comme beaucoup d'artistes. Sa marotte à lui

m. di kjïïTi 2V7

était <!»• louer d artementB dans tous les quarti

de Paris, de sorte que l'insoucieux artiste roulail <!«'

- en logis, comme ces tyrans soupçonneux qui ne

i sent j.iiii is deux fois de suite dam la même salle de leur palais. ■Wilhera, ajouta Déranger, a laissé plusieurs fils* arrivés a vingt ans, ils se sont suicidés; il ne que celui-ci maintenant. — Eh quoi, m Vcri i-je avec effroi, celui-ci se luera-t-il aussi 1 — Il se tuera de même, reprit-il froidement, i Je frissonnai.

M. de Jouy était encore unde ix amis, mais

auifemenl illustre que Wilhem. Déranger n'a jamais

• d'honorer sa mémoire, ni <lr visiter sa tendre fille, Madame de Bdudonville, inconsolable aujourd'hui but le tombeau <l«- ton! Bns. Le trav< ra «lu chantre de Sylla el de Fernand Cortex, c'était l'idolâtrie de \ «»|- Laire, qui pourtant avait desséché son talent, bien moins

tique (|u«' -.1 vie aventureuse comme celle <!«■ I moêns. Pieux, il adressait sa piété au patriarche des impies i la manie de cette g< nération, discipli tard»-.' du dix-huitième si< i le. Tous les qui visitaient !<• banquier Lafitte à son château <1<- Maisons, fréquenté i i le jeune Vrouet, devaient en i< naitir l'hospitalité par quelques vers à la louange «In du Heu. Vmaud, Jouy, Delavigne, n'y manquaient i hosc remarquable, I r, le plus voltm de toua par l'esprit, fut le seul qui se 1 1 stanv ment ;i pa u demi-dieu vu tribut d< poc »ie. M. de Jouj tit plus : i " un jour alla le voir : le i outume, entonna son cantique i n l'honneur «lu grand vieillard de I u /. lui «lit-: m. naïve . on, suivez-moi

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