LE CONVOI DE DAVID
Béranger s'était beaucoup occupé de peinture , et s'y connaissait donc, c'est à dire, bien entendu, un peu moins que les peintres et les marchands, qui n'y connaissent guère eux-mêmes.
Il admirait David , Grec et Romain pourtant dans son art comme dans son civisme , et aurait voulu lui rappeler ce mot plein de sens d'un homme en position de bien juger : « Je suis , disait Napoléon à Talma,
i . La Fontaine.
ce qu'on appelle un grand conquérant , un grand empereur; et toutefois aux conseils, aux parades et ailleurs, je marche, m'assieds, parle comme tout le monde ; pourquoi donc Alexandre , César , Pompée ne feraient-ils pas comme tout le monde aussi ? »
Ce dialogue entre une sentinelle et les amis du peintre semblerait assez, dans la manière de ce dernier, un peu raide et cherché, et ne pouvait fournir plus qu'on en a tiré ici.
A Taspect de Faigle si fier, Plein d'Homère et l'âme exaltée , David crut peindre Jupiter ; Hélas ! il peignait Prométhée.
Qu'après avoir peint, en ami si chaud, Robespierre et Marat , il ait peint en admirateur si passionné Napoléon, il y aurait sottise à le lui reprocher; mais n'éprouva-t-il aucun étonnement d'avoir changé à ce point de modèle? Et aussi de se trouver chevalier de la nouvelle cour, après avoir si fièrement rudoyé ceux de l'ancienne?
Homère dit de Jupiter qu'un pli de ses sourcils faisait trembler le ciel : j'en doute; car, sans Briarée, le maître des dieux était enchaîné par eux comme un dogue. Et puis se serait-on permis avec Napoléon tant de tours joués à Jupiter?... Quant à l'ancien Prométhée, il fut châtié, dit-on, pour avoir donné aux honunes le feu d'en haut; et le nouveau, disions-nous il y a trente ans, pour le leur avoir ôté. Ce feu, sui-
vant nos idées, c'étaient le premier Paris et les nourvelles diverses; feu qui éclaire et brûle le monde, mais du moins en faisant bouillir bien des marmites, comme on sait.