LE TOMBEAU DE MANUEL
On trouverait peu de chants plus beaux, plus touchants, et Béranger n'en a pas écrit beaucoup qui vaillent mieux ou peut-être autant. Quel mouvement plein de tristesse et de calme, quelle parole grave et pure ! et cependant quel style vigoureux ! quel éclat et quelle élévation! Après de pareils vers, le peuple même le plus volage pourrait-il oublier l'ami qui lui est ainsi recommandé?
Veut-on le ton et la pureté de Racine?
Et rAmitié dos larmes qu'elle verse Ne sera plus confidente qu'à Dieu.
Veut-on l'énergie de Corneille avec la vivacité du fabuliste?
Bras, tète et cœur, tout était peuple en lui.
Veut-on des images?
Et même aux champs rêvant un beau trépas, Il écoutait si la France asservie , En rappelant, ne se réveillait pas.
Cet homme, penché par instant et prêtant l'oreille pour accourir au premier cri du pays!... Mais quelle image plus grande encore à la fin du couplet suivant :
Contre un pouvoir qui de nous se sépare, Son éloquence a toujours combattu.
Ce n'était pas la foudre qui s'égare.
C'était un glaive aux mains de la vertu.
De la tribune on Tarrache; il en tombe Entre les bras d'un peuple tout entier.
Qu'une langue et la pensée puissent aller au delà , c'est ce dont il y aurait à douter.
Cette oraison funèbre finit aussi par un retour de l'orateur sur lui-même :
Assistez- moi, vous pour qui j'ai chanté.
Payez mes chants doux à votre mémoire.
Payer tes chants, ô esprit si délicat et si aimable ! ô penseur si ingénieux, si profond et tout plein de Tinspiration de La Fontaine, d'Horace et de Molière! Payer tes chants, ô grand, ô immortel poëte!... nous n'en avons pas le prix, et ton nom seul le recevra, car la postérité seule le peut donner !