DÉDICACE A M. LUCIEN BONAPARTE
Me sera-t-il permis d'ajouter un mot à cette dédicace si touchante et si noble ?
La place de Béranger, à l'instruction publique, était d'abord de mille francs; il y joignit, pendant
quelques années, ses douze cents francs du prince Canino. Plus tard, un parent de celui-ci, al léguant son état de pauvreté , pria Béranger de lui accorder la moitié de ces douze cents francs. « Non pas, fut-il répondu, vous aurez le tout. » Béranger , en effet , continua de toucher la pension , mais pour la remettre fidèlement à ce parent du prince.
Voilà le premier écrit de Béranger qu'il m'ait prié d'annoter; c'était en 1832. Je le fis de mon mieux, et m'émerveillai de le voir, lui au plus haut de sa gloire, discutant avec moi , auteur inconnu de livres dont le public n'avait tenu aucun compte. Nos discussions d'ailleurs parurent changer sa façon d'envisager la prose. Ce qu'elle avait pour lui de difficile, hors quand il s'agissait de simple correspondance , tenait, et à son inhabitude absolue de la travailler , grâce à l'idée qu'elle ne devait coûter aucun effort, et à l'effort même auquel il était obligé cependant pour rendre avec plus d'exactitude et de correction sa pensée. De là une phrase pénible et traînante , qui ne se retrouve plus dans ses lettres, écrites presque toujours sans préoccupation ni recherche. Aussi en est-il bon nombre d'un mouvement , d'une couleur , d'une légèreté à rappeler ce qu'il y a de mieux dans ce genre. Il se connaissait du reste à cet égard. « Si je pouvais écrire en prose, me
dit-il dans une de ses lettres... mais je ne sais plus où j'^en suis quand je cesse d'avoirma mesure et ma rime... oh! que je dirais alors de belles choses au public! »
Et, dans sa préface des chansons inédites, à propos d'un projet de livre sur l'instruction du peuple, il parle dans le même sens et ajoute : « Malheureusement, ce n'est pas au déclin de la vie qu'on se fait un talent nouveau; et je ne puis concevoir d'œuvre écrite, à laquelle l'art soit étranger. »
Aussi, avec quelle finesse de critique, avec quelle sûreté de jugement, avec quelle pureté de goût, il appréciait l'art sous cette forme ! Comme il savait expliquer son admiration passionnée pour tant de chefsd'œuvre !
« Mes chansons, c'est moi. » (p. XI.) Parti pris, idée fixe contre laquelle il est sans doute permis de se récrier. Soit! ses chansons seront lui, si, comme Buffon, il entend que le style c'est l'homme; ou encore, s'il veut se retrouver dans certains couplets , ceux des Adieux à la campagne ^ par exemple, Aq l* Alchimiste y du remerciement A ses amis devenus ministres^ du Dieu des bonnes gens, de tous ceux, en un mot, où se montrent des sentiments de charité, de foi religieuse, de désintéressement, de patriotisme; mais la chose estelle prise ainsi, et va-t-on chercher une ressemblance quelconque dans l'exposition de tels ou tels principes, dans de pures abstractions, au lieu de la demander simplement à des personnages offrant toutes les con-
ditioîis de la vie réelle, tels que le Roi d'Yvetotj Roger Bontemps , le Petit homme gris , le Vieux célibataire , V Homme rangé , etc.
« Je le confesse d'abord : je conçois les reproches que plusieurs (de mes chansons) ont du m'attirer de la part des esprits austères, etc.» (p, XXV).
A la justification, plausible d'ailleurs, qu*il propose sur ce point, il eût pu ajouter deux considérations: son âge, puis surtout son affiliation à la Société du Caveau. Aux hommes qui la composaient, ne faisaient défaut sans doute l'esprit ni le talent, ils en ont laissé des preuves; mais la chanson pour eux était restée la vieille chanson française, à laquelle ils permettaient seulement d'être spirituelle et gaie, sans la tracasser beaucoup même sur sa façon de l'être. Voltaire l'entendait aussi de même, et la difficulté serait assez grande peutêtre de justifier un sentiment contraire. Béranger dut commencer par s'y soumettre, sauf ensuite à créer un genre tout nouveau, qui n'a encore ni nom, ni poétique. Et il se soumit d'autant plus volontiers que la chanson n'était nullement ce à quoi il songeait alors. Chose singulière! il rêvait tragédies, comédies, œuvres de longue haleine, et se répétait néanmoins, comme Jean -Jacques, que l'essentiel était de l'emporter en quoi que ce fut, même dans le genre le plus modeste. Or Jean -Jacques , après avoir vainement tenté de se faire grand joueur d'échecs, grand faiseur de vers ou d'opéras , finit par se contenter d'être un
prosateur comme il y en a peu; et Béranger, également fatigué d'inutiles essais, a dû se résigner à être le premier des lyriques.
A propos de l'avantage d'une forme dramatique pour la chanson, « c'est là, dit-il, selon moi, metire de la poésie en dessous. » L'explication, dont se trouve accompagnée dans le texte cette expression singulière, ne suffirait pas peut-être pour la faire comprendre nettement. Béranger entendait par là que la poésie d'une composition doit résulter, même à l'insu du lecteur, de l'esprit même et des conditions intimes de cette composition, non de son exécution littéraire, atidessous de laquelle se trouve, dans ce cas, tout ce qui peut agir sur l'imagination. Ainsi dans Louis XI ^ dans V Orage j dans les Souvenirs du peuple^ l'esprit est surtout frappé de la disposition de la scène ; c'est un vieux roi , au fond de son donjon , et des paysans au dehors qui le voient et causent de lui, en dansant et un peu en tremblant ; ce sont des enfants, tout à leurs chants et à leur gaieté , pendant que semble retentir dans le lointain le tumulte des plus affreuses guerres; c'est Napoléon dans une chaumière et entretenant presque une pauvre femme des destinées du monde ! Le simple énoncé de pareils rapprochements ne suffirait-il pas pour étonner , pour exalter l'âme , pour la jeter dans des rêveries sans fin ! et qu'avec une forme purement didactique ou lyrique se déploient la même énergie d'expression, le même éclat, la même justesse
d'images, une égale profondeur de pensée, autant de mouvement, de fraîcheur , de grâce, en résultera-t-il rien de cet effet si saisissant? Secret, au reste, de tous les vrais maîtres; mais Béranger, mieux qu'aucun autre , a su en ' tirer parti et seul peut-être s'en est rendu compte. Ne serait-ce pas l'idée qu'a voulu rendre la Revue d'Edimbourg, en disant que « chacune des chansons de Béranger formait un tout complet, au(iuel il serait impossible de rien changer sans ruiner l'édifice et sans détruire l'effet général ? »
LE FEU DU PniSONNIER.
Le mot joint au titre de quelques-unes de c. s premières chansons montre ce que Béranger en fit à la Force : à peu près autant qu'à Sainte - Pélagie y une demi-douzaine; et cependant, pour un poète, que faire en une prison à moins que d'y rimer? Mais de hauts murs, des fenêtres grillées, des portes en fer, vont assez peu à l'imagination , surtout pour qui a l'habitude et, par conséquent, le besoin du grand air et de la liberté.
Ses deux détentions ajoutèrent donc peu de vers à son œuvre , et ce ne furent ni ses moins bons ni ses meilleurs. Un homme, fort connu alors, poète épique, satirique et je ne sais encore , le félicitant d'avance sur les chansons qu'allait lui valoir cette année de retraite : « Oh ! oh ! répondit Béranger , vous croyez
donc que cela se fait comme des poèmes épiques ! » A la vérité , son temps ne lui était pas laissé tout entier. Dieu sait le nombre des visiteurs , et qui ne pouvaient être toujours des amis. Assez rarement seul, il lui fallait , en outre , quelque exercice , et l'étrange société, au milieu de laquelle il le fallait prendre, convenait moins à l'inspiration que le bois de Boulogne ou les environs de Tours et de Fontainebleau.
C'est à la Force que je le vis pour la première fois, quand je vins me fixer à Paris en 1829. Malgré les barreaux de fer que dessinait le soleil sur son plancher, sa chambre, exposée au midi, si je ne me trompe , était commode et gaie , et chaque jour plus ou moins fournie d'un monde avec lequel il y avait profit et plaisir à se rencontrer. On y voyait la plupart des célébrités littéraires et politiques de cette époque : MM. Laflitte, Thiers, Mignet, Victor Hugo, Sainte-Beuve, Mérimée et beaucoup d'autres encore. En somme , jamais pour lui ne s'était trouvé si bon logis, ni si bonne table. Les paniers de bourgogne et de Champagne , les bourriches de gibier , les dragées même ne lui faisaient faute; et, vers le soir quelques bonnes heures lui restaient , qu'aucun indiscret ne pouvait troubler.
L'exil assez souvent nous donne Le repos, le loisir, ce bonheur précieux Qu'à bien peu de mortels ont accordé les dieux.
Quand il parlait de cette façon , Voltaire aussi venait de goûter les douceurs de la geôle , et dans le même quartier, car de la Force à la Bastille, le chemin n'était long.