‹ Béranger et ses chansons: d'après des documents fournis par lui-même et avec sa collaborationChapitre 2 sur 241 · M. BERNARD (DE RENNES · texte numérisé non relu

M. BERNARD (DE RENNES

CONSEILLER K LA COCR DE CASStTION

Mon clier bon ami, j'aurais peut-être tardé à publier ce livre, qui, sans des difficullés impossibles à prévoir, devait paraître, comme tu le sais, immédiatement après les Dernières Chansons; mais tu m'as rappelé la promesse faite par toi à Béranger, d'en hâter, autant ((ue tu le pourrais, la publication : dès lors je n'hésite plus.

Fji dégageant ainsi ta parole et la mîenne , je trouve, ce qui ne m'est pas moins doux , ù t'offrir la preuve de ma déférence pour tes conseils et celle de mon bien vif attachement.

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T'.iris, î8 iKkvomîuv 1837.

Pendant les quinzaines que Béranger venait, de temps à autre, chaque année, passer chez moi à la Celle-Saint-Cloud, nous causions, une partie du jour, de cent choses et de lui-même et de ses chansons. Sur ce dernier point notre accord laissait parfois à désirer.

En juillet 1846, je crois, un soir que nous

admirions le coucher du soleil, inondant de flots

de pourpre et d'or l'aqueduc de Marly, je ne

sais comment parvinrent à se glisser dans la

conversation le Sénateur et le Roi d'Yvetot.

J'en parlai à ma guise, blâmant parfois , louant

bien plus, et discourant au plus dru, comme

dirait La Fontaine. c<Oh! oh! s'écria Béranger,

VOUS en auriez donc terriblement à dire sur mon œuvre? — Aussi avais- je commencé de bonne heure, répondis -je; car j'ai trouvé dernièrement dans mes papiers les premières pages d'un travail datant de 1815. — Et... — Et qui s'arrêta vite. J'avais alors un peu au delà de vingt ans, et, comme tous les gens de cette époque, je me mis à chanter au lieu de commenter. Depuis... Il y aurait à dire en effet, et le texte fournirait à la glose. Mais il faudrait certains renseignements , certaines explications , d'autres matériaux enfin que mes élucubrations.

— Et si vous aviez tout cela? — Eh! eh! je pourrais tenter l'aventure. — Sauf à la pousser aussi loin que la première fois ? — Nenni ! — Prenez garde ! — A quoi ? — A vous avancer trop. — Et le danger? — Serait de vous voir pris au mot. — Par vous? — Pourquoi non?

— Vous me fourniriez tout ce que demande une pareille besogne? — Et, de votre côté, dans ce cas, vous l'entreprendriez? — Pourquoi non aussi? — Avec la résolution de la mener à bonne fin? — Sans aucun doute ! La chose vous iraitelle, Béranger? — Sans aucun doute aussi! — Alors donc ce serait comme une besogAe à deux, mais moi restant maître absolu de ce que

j'écrirais et avec la coudition expresse que vous n'auriez rien à y voir; car je veux une indépendance entière, et n'avoir à vous contrarier de mes critiques ni de mes éloges. — Cela va de soi, mon ami! ï>

La convention conclue, il me remit successivement le manuscrit de tout ce qu'il avait écrit jusqu'à cette époque , les notes préparées par lui et faites sur l'édition de 1815, des lettres de parents, des articles de revues étrangères, des livres qu'on lui avait envoyés, Bœm entre autres, etc. Mais, comme on le pense , le mieux pour moi était dans nos conyersations^.

Voilà l'origine et comme la cause de ce livre, dont Béranger d'ailleurs n'a jamais rien lu. Je ne sais quel en eût été son jugement : mais du moins il aurait rendu témoignage de ma

i. . . . Mes chansons vous témoignent leur reconnaissance du dévouement que vous voulez bien leur montrer: c'est peut- être plus qu'elles ne méritent. Mais, toute modestie à part, j'aimerais mieux vous voir occupé d'une œuvre plus sérieuse et plus utile, ainsi que vous avez commencé de faire. Et puis savez vous qu'avec votre malheureuse mémoire, ce sera un effroyable travail pour vous qu*un commentaire sur mes petits vers... Je ferai ce qu*il me sera possible pour en faciliter l'exécution. »

( Lettre du 3 septembre 1846. )

«... Je vous croyais plus mal en point, car vous n'êtes pas venu, comme vous me l'aviez annoncé, chercher les notes. »

[Uttredu 45 octobre 4846.)

véracité quant aux faits et de mes efforts pour remplir, autant qu'il était en moi, la tâche que j'étais si heureux de devoir à son amitié.

On le voit , la publication de ce travail , quoi qu'il puisse valoir, n'est que l'accomplissement d'une sorte de devoir : sous ce rapport, je n'avais point à hésiter, et dût- il ne recevoir aucun accueil, il ne me donnera du moins aucun regret.

Mais pourquoi n'ajouterais-je pas, afin de mieux faire excuser ma tentative et de suppléer à l'autorité dont manque mon nom , que , depuis le premier moment où j'ai connu Béranger, c'est-à-dire, depuis le commencement de 1829, il n'écrivit rien, soit en vers, soit en prose, sans me demander mon sentiment : et il le voulait libre et sévère; jusque-là qu'un jour, lui ayant rapporté le manuscrit de sa Biographie^ avec de simples observations sur l'ensemble, je me vis fort mal reçu , et il fallut refaire mon travail et annoter le sien, pour ainsi dire, ligne par ligne.

A mesure que s'achevaient ses dernières chansons, il me les récitait; hors, bien entendu, pendant ses deux absences à Fontainebleau et à Tours. Puis nous en causions, moi parfois

les attaquant, lui les défendant. Quand elles furent terminées , il m'en remit une copie que j'annotais, suivant mon usage ^ sur des feuilles séparées : plus tard, il me rendit ces dernières, avec l'indication des corrections qu'il avait faites, et en me recommandant de veiller, au moment de l'impression, à ce que ces corrections fussent fidèlement respectées. Je n'ai pu satisfaire à ce désir, ni à celui qu'exprimaient les dernières instructions données par lui à son éditeur :

(c Surtout consultez mon ami Joseph Bernard, qui, par les bons conseils qu'il m'a donnés, est plus à même que personne de corriger les épreuves. »

PHÉFACB DE L'ÉDITION DE IStS.

Béranger a bien souvent regretté qu'on l'eût forcé de mettre une préface à ses chansons. « La prose ne me va pas , disait-il , et je ne saurais pardonner à mes libraires de réimprimer toujours ce morceau , qui est mauvais, et ne convient plus d'ailleurs aux nouvelles pièces de mon recueil. »

Il n'y aurait guère peut-être à contredire ce jugement. Le morceau est médiocre en effet; mauvais, non. La forme n'a rien de bien nouveau , mais ne manque de piquant ni de grâce ; le ton en est simple, la composition presque sans reproche et l'esprit ne pouvait y faire défaut. Quant au style, il vaut moins; et, au tour un peu traînant de la phrase, à l'abus de certaines

constructions, au défaut général de mouvement et de couleur, on voit assez le peu de façon que Béranger mettait à la prose. Pendant longtemps même tout le secret pour lui fut de laisser courir la plume. Il me souvient qu'un jour, répondant à ses reproches de ne lui rien montrer, j'alléguai la difficulté pour moi, et ce que me coûtait la moindre page : « Bon ! s'éçria-t-il en riant, y faut-il tant de gêne, et M. Jourdain ne nous a-t-il pas laissé sa recette ? »

Vers 1842 , ses idées commencèrent à changer. On imprimait alors ses dernières chansons de cette époque : il m'apporta le manuscrit de la préface, en me priant de le lire et de noter en marge ce que j'y trouverais à reprendre : les notes furent nombreuses. Aussi, quand je le revis le surlendemain : « Au diable la prose, me dit- il, c'est trop de peine pour si peu, et je ne me sens pas là chez moi. » A partir de ce moment il abandonna certains projets^.

J'ai cependant, et je connais de lui nombre de lettres, et il y a dans sa biographie certains passages montrant de reste que, s'il y avait tenu, sa prose aurait valu ses vers.

1. « Je vous donne au diable tous les jours ; je me suis mis à corriger ma prélkce et à faire la guerre aux qui et aux que ; mais ces gaillardslà me tiennent tète. Sans vous, ce petit morceau eût rivalisé avec tant d'autres. Je Tai écrit en deux ou trois heures, et il me faudra dix jours pour l'amender. » ( Lettre du 15 septembre 184Î. )

LE ROI D'TVETOT.

Le recueil ne pouvait mieux commencer, car cette première chanson n'est peut-être inférieure à aucune de celles qui la suivent.

Béranger s'en allait un jour le long de la rue Saint^- Honoré, quand, levant la tête, il aperçut une enseigne où se voyaient l'image et le nom du Roi (tYvetol : « Bon sujet de satire ou d'opéra comique, » pensa-t-il. A cette époque, en effet, il avait l'idée de travailler pour le théâtre, mais il se contenta d'en tirer une chanson.

C'était au commencement de 1813; la chose se pouvait encore. Six mois plus tard il n'aurait osé y songer, par un scrupule excessif sans doute; car, en vérité, s'il frappe ici son héros, c'est à coup sûr d'une main amie ; et de pareils coups se pourraient porter à un homme tombé.

Ce qui semblerait pis que la chanson sous ce rapport , c'est l'éloge qu'elle valut au prince et au chansonnier ; on vanta fort le courage de l'un, la clémence de l'autre. Béranger, expéditionnaire dans les bureaux de V instruction publique, conserva sa place.

Aussi la surprise fut-elle grande d'une telle impunité après une telle licence : et y avait-il lieu réellement à se tant émerveiller?

Le roi d^Yvetot courut d'abord en manuscrit, et ô'attribua à divers personnages plus ou moins mar-

quants. Mais la police sut bien vite à quoi s'en tenir ; et sa tâche ne pouvait être difficile avec un auteur ne songeant à cacher ni à montrer son œuvre.

Le bruit , assura-t-on , en vint jusqu'à l'empereur , qui n'y prit garde. Louis XVIII en tint plus de compte; et, quand il s'agissait des poursuites contre Béranger, il voulait qu'on pardonnât beaucoup à l'auteur de ses couplets favoris. Désaugiers, président du Caveau moderne , y prit garde également ; il la trouva de son goût, voulut en connaître l'auteur et voulut de plus avoir celui-ci pour camarade et collègue; il y réussit, Béranger fit donc son entrée au dit Caveau.

Son divertissement ne ]*y conduisait pas.

La chanson d'ailleurs eut un grand succès , il l'attribua surtout à l'esprit d'opposition. Sans doute alors on devait avoir soif d'un peu de liberté sous ce rapport comme sous tant d'autres ; mais on devait avoir soif aussi de pareils vers. Au milieu de tout le fracas académique et de tant de pindarisme et d'emphase , la bonne fortune que cette composition si naïve, ces idées si riantes , ce style si gracieux , et si juste , et si pur* Vers le soir , après l'ardent soleil du midi et l'insipide cri des cigales, est-il plaisir comme de sentir quelque brise toute chargée de l'air frais et parfumé des ehamps!... Quiconque a vécu dans ces jours d'agitation et de fracas, sait combien l'oreille et l'esprit

avaient, si on le peut dire, besoin de simplicité et presque de repos.

Après cela y il faut bien faire aussi son métier de critique et trouver à redire. Maisons pouvait-il prendre un « ; la soif, même un peu vive^ est-elle un goik; et les sujets de ce petit et bon roi avaient-ils vraiment cent raisons de le nommer leur père ? Une seule suffit ordinairement dans ce cas.

Béranger contestait quant aux deux derniers de ces reproches , mais acceptait le premier.

« Diable ! s'écria-t-il , quelles chicanes ! — A qui la faute, répondais-je ? Ecrivez comme tel poëte en renom , et il n'y aura quasi rien à vous dire ; mais plus est pur l'azur du ciel et mieux s'y voit le moindre nuage. »

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