‹ Béranger et ses chansons: d'après des documents fournis par lui-même et avec sa collaborationChapitre 3 sur 241 · LA BACCHANTE · texte numérisé non relu

LA BACCHANTE

Morceau presque improvisé et datant de 1808 ; il réussit dans le monde , non parmi les chansonniers.

Béranger se reprochait un jour, à propos de la Bacchante, de n'avoir pas toujours employé le refrain. « La chanson , disait-il , est faite pour l'oreille ; de là l'obligation des vers répétés à la fin du couplet, ou des reprises en forme de rondeaux. Et , quoi qu'on puisse objecter à cet égard , il y aurait maladresse , quand on traite un genre, de vouloir lutter contre le goût général. Nos vers sans prosodie ont besoin de la rime, qui bientôt amène celui des refrains. Or, je voulais faire de la poésie chantée et je devais en conséquence

m'efforcer de plaire d'abord à l'oreille , avec les seuls moyens que m'offrait le genre de la chanson. »

Au premier moment je pensais d'autre sorte ; puis , en y regardant de plus près , je m'étonnai même qu'il cherchât à se justifier sous ce rapport.

Le refrain serait en effet pour l'esprit ce qu'est la mesure pour l'oreille, une espèce de rhythme de la pensée ; il en résulte plusieurs effets dont on ne se rend pas compte tout d'abord , et qui frappent bientôt. Il ne s'agit, bien entendu, ni du refrain formé par la répétition des mêmes sons sans offrir aucun sens, comme dans la Faridondaine, le Soir des noces ^ le Scandale , la Musique , la Chasse; ni de celui dont le sens est tellement vague et insignifiant en soi que l'esprit ne saurait y attacher aucune idée , comme dans la Vivan-dihre, la Fortune^ Vieux Habits^ Vieux Galons, le Chant du Cosaque, r/n-8* et /'tn-32, le Dauphin ^ etc. Mais le plus souvent , au lieu de cette espèce de monotonie que semblerait devoir produire le retour de la même phrase , il en résulte un plaisir très-divers , suivant la manière dont est ménagé ce retour , plaisir des plus vifs surtout quand on sent (s'il est permis d'employer cette image) glisser en quelque sorte l'idée apparente vers l'idée que le poète veut faire ressortir ; ou, quand, au contraire , l'esprit est comme frappé par l'espèce de secousse qu'imprime tout à coup le refrain au couplet entier, en changeant brusquement le caractère qu'il semblait offrir d'abord.

Plus on étudie Béranger et plus on s'étonne des ressources qu'il a pu trouver dans un moyen si simple, et dont l'effet, avant lui, se réduisait presque constamment à la pure satisfaction de l'oreille. Il sait en faire un instrument merveilleux. Pour ajouter, par exemple, à l'énergie de sa pensée et la rendre plus complète et plus absolue, un dernier mot suffit (dans le Vilain, ou Ce n'est plus Lisette y ou Psara) ; s'il s'agit d'échapper au danger ou à la crudité d'une expression que lui défendent certaines convenances , il dit , à l'aide de ce dernier mot, et d'une façon détournée, ce qu'il n'aurait pu dire nettement {Plusdepolitique, la Petite Fée^ l'Eu-rhume ^ le Vieux Drapeau^ Denys Maître d'école). Ailleurs, il obtiendra le même résultat par une ironie dont le sens et l'intention ne sauraient tromper un instant {Le Trembleur, Comeil aux Belges, la Restauration de la chanson.) Quelquefois c'est un certain sentiment qui doit dominer, pour ainsi dire, toute la composition; alors il finit le Cinq mai, comme pour ramener incessamment l'esprit à ce qu'a de plus douloureux l'exil de Napoléon par ces deux vers si touchants :

Pauvre soldat, je reverrai la France; La main d'un fils me fermera les yeux.

ou le Dieu des Bonnes gens, par un sentiment plein de douceur et de gaieté, qui tempère l'éclat de ce style si fier et de cette élévation de pensée, que l'ode elle-même ne saurait dépasser. La Bonne Vieille n'est pas moins

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de naïveté le mérite, exclut d'ailleurs l'idée d'un calcul et permet le rire sans éveiller en rien le dégoût.

Quant au galant, il n'avait besoin évidemment de se montrer en séducteur bien consommé : avec un tel mari son rôle était facile. La jeune femme reste à l'écart et comme dans un demi-jour ; et, si notre malheureuse défiance trouve encore à s'exercer ici, du moins rien n'est trop en lumière, et la vérité se dérobe sous un voile jeté d'une main si discrète et si légère, que les fronts les plus sévères se peuvent dérider ; d'autant que le refrain, par un art plein de convenance, détourne l'esprit de toute pensée trop libre pour l'amuser seulement de l'orgueil béat du bonhomme.

Le dernier trait semblerait-il exagéré ? . . . On oublierait donc que l'amour et la fortune ne sont pas les seuls aveugles et que la confiance porte un bandeau plus épais encore ! Voici qui viendrait à l'appui : un jeune ami quitta la maison d'un époux déjà sur l'âge, lequel me disait : « C'est un garçon sans cœur ! Ma femme le traitait en fils, en frère ; et, toujours bonne à l'excès, ne va-t-elle pas jusqu'à se désoler, jusqu'à le pleurer même! »

Cette chanson, comme le Roi (TYvetotf parut un trait de satire contre le gouvernement d'alors, tant, me disait Béranger, on cherchait, on voulait l'opposition, quoique personne n'osât, ou plutôt parce que

personne n'osâit en faire, et Topposition avait en effet ses dangers : toutefoisjeterim chansonnier à Vincennes fùt-il seulement tombé dans la pensée de l'homme de cette époque ?

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