‹ Béranger et ses chansons: d'après des documents fournis par lui-même et avec sa collaborationChapitre 237 sur 241 · JEAN DE PARIS · texte numérisé non relu

JEAN DE PARIS

Le Parisien, c'est le Français, et aussi le Persan, le Russe, r Américain. Les Français, dit Montaigne, grimpent au plus haut de l'arbre, et pour montrer... ce qui peut le mieux les faire regarder. Tous ici-bas, ou à peu près, procèdent ainsi. Alexandre et ses pareils veulent conquérir le monde; Jean -Jacques, dans son éternelle jeunesse , va s'écrier que c'est pour faire régner la vertu ; tel homme de sens, que c'est un peu pour être vu. Aussi, qu'au moment de son entrée dans Babylone , personne ne se fût mis aux fenêtres , où en était le fils de Jupiter? Même douterait-on, que, bien prévenu de ce résultat, il eût traversé le Granique.

Le Jean de Paris y va franchement et la bouche ouverte :

Que ma gloire s'étende Du Louvre aux boulevards; Qu'un ramoneur y vende Mon buste pour deux liards.

Napoléon se faisait répéter avec grand plaisir que c'était à peine si, au fond de l'Afrique ou de l'Asie, on eût trouvé un seul peuple ignorant son nom; et Voltaire, lorsque les mémoires de Beaumarchais remuèrent si bien Paris, se troubla. Le qiCen-dira-i-on^ Dieu de la terre, mène Jean, les conquérants, les héros et les badauds, et le plus souvent assez mal. Des sept péchés capitaux, l'orgueil est le plus gros;

il vaut à lui seul les six autres, qu'il a toujours dans ses poches. Par orgueil, à l'occasion, on se fait gourmand, paresseux, luxurieux et le reste. Supprimez les sottises et méfaits dont il est la source, et le mal va diminuer des trois quarts.

Le quatrième couplet commençait d'abord ainsi :

Bon chrétien, après boire, il vole Guerroyer contre Saladin.

Mais Jean cessait ainsi d'être le vrai Parisien en question. Croix ou croissant, qu'importe pour le boulevard et le Pont Neuf? Et tout d'ailleurs de sa part doit se dire gaiement, même un peu indévotement ; aussi le couplet refait est-il le meilleur de cette chanson si jolie.

Au reste , les Jean de Paris ne sont pas tous entre Vaugirard et Montmartre. Il est merveilleux combien ce nom de Paris a de prestige ! Aux Camaldules de Naples, dont le couvent domine la ville et le golfe tout entiers, un moine , que je félicitais de pouvoir jouir à son gré de cette vue, l'une des plus belles du monde, assure-t-on, pour seule réponse me sourit tristement; et, peu après, lorsque, satisfaisant à ses questions, je lui appris que j'habitais Paris : « Parigi ! s'écria-t-il d'une voix presque tremblante et l'œil comme traversé

d'un éclair, Parigi! » Puis, devenant pensif, il

regarda fixement la terre, dans l'attitude de ce vieux Sabin , aux pieds duquel se montrent tout à coup les

grands ossements d'autrefois, grandia ossa... C'était, à la vérité, deux ou trois ans après la révolution de 1830.

PRÊDICTiON DE NOSTRADAMUS.

Suivant une vieille fable des fourmis :

Le peuple avec ses rois n'entend pas raillerie.

En France surtout , depuis quelques soixante ans ; et Nostradamus pourrait bien finir par avoir raison. Ne lui semblerait-il pas même, aujourd'hui 16 mai 1850, que cette date de Tan 2000 est un peu reculée? attendre cent cinquante ans pour n'avoir plus de roi !.. . Mais dans dix seulement aurons-nous le moindre juge, le moindre garde champêtre?... Suivant certains esprits, se donnant pour entendus et acceptés conmie tels, il n'y aura de vrai gouvernement et de vraie liberté que lorsque chacun sera maître absolu de tout dire et de tout faire; et la loi du progrès veut que nous arrivions là au plus vite.

La chanson promet, pour cette année bienheureuse, des sénateurs, logés dans des palais; est-il vrai? Alors donc tous les citoyens auront titre de sénateurs et des palais en sus; autrement où serait l'égalité?

De plus, elle nous montre ce roi devenu un mendiant scrofuleux , et ne prend pas garde qu'en cela elle lui fournit un argument au moins spécieux. « C'était bien

la peine, pourrait-il dire, de congédier feu mon père! Lui régnant, y avait- il pis que des mendiants scrofuleux; et en quoi dès lors le présent remporte -t-il sur le passé? » Mais, ajoute la chanson, malgré ses scrofules, ce fils de roi sera élu maire de Saint-CIoud. tt Oh! c'est mieux encore, s'écrierait le nouveau maire ! Comment ! vous avez chassé vos rois, et en êtes réduits à faire administrer Saint-CIoud par un mendiant scrofuleux!... Allons, il y a cent cinquante ans. Saint- Cloud, quoique moins grand de beaucoup, aurait demandé et obtenu mieux; et, il le faut bien dire , les fonctionnaires de ce temps avaient meilleure mine et santé. »

PASST.

Si trois déménagements valaient en effet un incendie, où en aurait été l'avoir de Béranger?

En 1850, il s'établit près de la barrière Saint^Jacques , presqu'en face de la maison , où avait si longtemps demeuré Chateaubriand ; or, depuisi830, c'était, si je compte bien , son neuvième changement d'habitation; et, le plus souvent, pour échapper aux conséquences de sa réputation et mettre en défaut d'indiscrets visiteurs. Mais, comme le souci, le cura, dont parle Horace , les visiteurs ne tardaient pas à monter, non en croupe ^ mais en diligence, afin de le dépister... Aussi , en quittant Paris , n'aurait-îl réussi qu'à tro-

quer la fréquence contre la durée. Au lieu d'être affligé souvent, il Tétait longuement; les dix visites d'une demi -heure se changeaient ainsi en deux ou trois de vingt -quatre, et, pour quelques amis reçus avec tant de plaisir, combien...! La Fontaine, à tort ou à raison, revient toujours en mémoire; à l'entendre , le cheval , pour tuer le cerf, eut besoin de l'homme; de même certaines gens, pour tuer le temps, plus difficile à tuer qu'aucune bête, ont besoin d'aide aussi. La différence entre les deux cas, c'est que l'homme tira profit de sa peine.

L'installation dont parle ce couplet devait être définitive. Béranger se voyait à Passy comme Chaulieu à Fontenay, ou Catulle àSirmion; et cependant il fallut aller plus loin. Son choix ne fut pas heureux : il se réfugia à Fontainebleau, pays de chasse, où donc on le relança de plus belle. Croyant échapper alors, il fit, comme le vieux daim, un bond à dérouter d'autres limiers que ceux auxquels il avait affaire, et alla s'établir à Tours. Tours ne le f auva pas. Il revient vers Paris, s'installe provisoirement à Fontenay-sous- Bois et y passe dix de ses meilleurs mois, tranquille, pendant qu'on s'enquérait de son gîte, et rimant à loisir La fille du diable.

Il aurait voulu y rester toujours ; mais on y était mieux pour les vers que pour les cinq sens de nature. La difficulté de trouver un logement convenable le ramène donc à Passy, qu'il laisse pour l'avenue Char-

teaubriand, quMl laisse pour revenir une troisième fois à Passy, qu'il laisse, ses fonds baissant, pour se mettre dans une pension bourgeoise près la barrière Saint- Jacques, laquelle pension déménageant ellemême, l'oblige, pour ne pas en sortir, à la suivre, le ramtoe de nouveau à Beaujon, qu'il quitte pour la rue Vendôme, qu'il quitte !... Sa coutume invariable à chacun de ses déménagements avait été de s^absenter pendant qu'on y procédait. Il ne le put cette dernière fois, et fut assisté de deux cent mille personnes, accablant à l'envi sa glorieuse mémoire des plus éclatants témoignages de l'admiration, de l'amour, de l'enthousiasme, que lui valaient soixante ans d'une vie, comme l'histoire en aura peu à écrire.

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