‹ Béranger et ses chansons: d'après des documents fournis par lui-même et avec sa collaborationChapitre 238 sur 241 · LE VIN DE CHYPRE · texte numérisé non relu

LE VIN DE CHYPRE

Malherbe aurait donné, assurait-il, tout Ronsard pour une certaine chansonnette; et, au contraire, Lebrun, dit le Pindaritiue, se plaignait

Qu'on préférât au chant de Tode La charade et le bout -rimé.

Diable ! mais le bout-rimé n'est jamais long et la charade est courte ! Les odes en renom, au contraire, paraîtraient loin d'offrir ce mérite : celle deJ.-B. Rousseau au prince Eugène a vingt-deux strophes, et celle par laquelle il souhaite une santé meilleure au comte

de Luc, trente-trois ! plus que la complainte du Juif ou de La belle mogabise! ... « Vous essuierez de moi, écrit Voltaire à M"" Du Bocage, celle-là même audessus de la tête de laquelle, en la couronnant par derrière, de la main droite, il lui faisait des cornes, de la gauche : Vous essuierez de moi quelque grande diable d'ode fort ennuyeuse... C'est une terrible affaire qu'une ode! »

Et, pourrait-on ajouter, d'une lecture peu amu^santé : Personne au reste ne le conteste et ne songe désormais à nier sa parenté, sous ce rapport, avec le poëme épique. Et d'où vient qu'il en soit ainsi ? question pouvant fournir à un gros livre.

Dans le quatrième couplet de cette chanson le troisième vers était d'abord :

Tandis qu'il sue à fabriquer une ode.

Ce genre de composition exige, en effet, beaucoup de travail. Il faut dans l'ode une grande correction, des comparaisons brillantes, des vers d'un tour vif et noble

à la fois,' une rime riche, du mouvement, de l'élévation, de l'énergie, de la chaleur... Que de choses! presque autant qu'il s'en voit à l'opéra, dont La Bruyère néanmoins parlait avec légèreté, même avec un peu d'aigreur. Quoi qu'il en soit, Béranger crut devoir faire ici un changement et mettre :

Faute d'idées, il allait faire une ode.

Cette nouvelle leçon surprend d'abord et semblerait

même un trait satirique. Et puis, en l'examinant de près, on y trouve précisément l'explication de l'opinion ci-dessus énoncée et universellement admise, que l'ode est d'une lecture peu amusante.

Suivant Horace, l'esprit du poète lyrique, quand il compose des odes, ressemble à un torrent emportant pêle-mêle arbres, rochers, cabannes, avec un bruit terrible : J.-B. Rousseau définit cette sorte d'inspiration le joug impérieux d'un démon dont on est obsédé; Lebrun, le résultat d'un égarement à travers Vahime des cieux; Lamartine, en se mettant à l'œuvre, lutte plus ou moins, et, en fin de compte se sent emporté par un aigle; Victor Hugo, lui, se croit sur un cheval sauvage, à la façon de Mazeppa; et alors les champs, les maisons, les arbres, les clochers et tous les objets forment pour ses yeux des tournoiements sans fin et où rien ne se distingue.

Ces diverses définitions commenceraient déjà, ce semble, à justifier le dire de Béranger ; et la supposition suivante aiderait pjeut-être à le faire mieux com-

prendre.

Qu'Horace, pendant qu'il va rêvant le long de la voie sacrée, rencontre tout à coup, au lieu de son cruel fâcheux , trois sergents de ville et soit entraîné au pas de course vers le plus prochain poste du Capitole ou de la rue des Carènes , songera-t-il , en pareil cas, à recueillir et émettre ses idées? S'il le voulait , le pourrait-il? D'ailleurs aurait-il même d'autre idée

que d'échapper à ses trois sergents. Encore ces derniers consentiraient-ils peut-être à le faire marcher moins vite; mais, en supposant, de leur part, toutes sortes de complaisances, serait-ce vraiment le moment de composer en vers ou en prose? et Horace, s'y obstinant, produirait-il quelque chose dont s'accommoderaient beaucoup de lecteurs? On en pourrait douter; et, à bien plus forte raison, si, au lieu d'avoir affaire à une patrouille , c'était à un cheval sauvage ou à quelque aigle ou condor.

La Harpe, ami de l'ode, dit que le poète lyrique est censé céder au besoin de répandre au dehors ses idées... Censé!... ce mot, si j'étais poète lyrique, me choquerait plus que le vers de Béranger. Censé!... Comment, le poète lyrique n'éprouve donc réellement aucun besoin semblable?... Et le même La Harpe ajoute un peu crûment , ce me semble : « H est donc bien évident que Ton peut écrire un ouvrage entier, sans s'être entendu soi-même, sans s'être rendu compte d'une seule idée. »

C'est aller bien loin; car enfin, en l'admettant, l'ode ne devrait plus être qu'une suite confuse d'exclamations et d'interjections, comme : « A moi ! au secours ! n'allez pas si vite! vous m'étouffez! etc. » Or, au contraire les phrases sont correctes, elles se suivent et s'enchaînent, et tout montre une grande habileté. Il y a donc chez le poète une complète liberté d'esprit ;

et il le fallait, sans quoi prouverait-il qu'il en a un

supérieur? En même temps néanmoins, comme cette sorte de poëme doit, à ce qu'il parait, (aire preuve surtout d'extase, de délire, de fureur d'esprit irrésistible, état tenu pour le vrai signe du génie, le poète affirme que réellement il est dans cet état, et, à cet effet, s'écrie de temps à autre : « Que voi&-je? qu'entends-je? oùsuis-je? etc. » Cela peut tromper d'abord ; mais, en lisant avec un peu d'attention, on comprend vite que le poète est simplement dans son cabinet, qu'il voit les rideaux de sa fenêtre, sa cheminée, son plafond, et qu'il entend ce que nous entendons tous, hélas ! des bruits de fiacres et des cris de porteurs d'eau et de marchands d'habits.

L'emploi de ces interrogations et des autres moyens de parler sans rien dire , est le point important de ce genre de poésie, où les idées ne sont pas nécessaires et seraient, même déplacées. Car le grand mérite alors! avoir des idées et les exprimer, qui n'en est capable? monsieur Jourdain lui-même. Quand il dit : « Nicole, apporte-moi mes pantoufles, » il n'a d'autre mérite que d'exprimer une idée très-simple, mais enfin qui en est une. Or, priez-le de parler sans avoir absolument rien à dire , osera-t-il seulement essayer ? non plus que de développer en cinq ou six alinéas son thème favori de Nicole, etc. Et lui proposeriez-vous un sujet plus relevé, par exemple : Ma chhre Nicole ^ je vous souhaite une santé meilleure, en lui demandant de vous en tirer une trentaine de strophes ou couplets;

se mettrait-il plus volontiers à l'œuvre? Ne tiendraitil pas même , avec beaucoup de gens , la chose pour absolument impossible ? C'est cependant à quoi parvient, le poëtc lyrique , comparable en cela au batteur d'ôr, lequel à force d'étendre et d'amincir son grain , obtient, lui aussi, nombre de petites feuilles brillantes; et le poëte n'a pas même besoin que son grain soit d'or : Nicole, ou François, ou monsieur le comte, portez-^vous mieux, c'est assez ! Là-dessus il s* échauffe, il s'inspire^ comme Joad, sans faire en général des vers aussi bons; et tout aussitôt, battant son grain de plomb ou de ferraille, l'étirant, le tordant, le battant et rebattant encore , il parvient à en extraire jusqu'à trente-trois strophes !.•. Aussi est-ce le chef-d'œuvre du genre.

Ces grandes compositions ont leurs procédés. Le plus ordinaire est d'employer beaucoup de mots, là où un seul suffirait; un autre, de mettre en scène, ou de nonmier et invoquer tout au moins le plus possible (Je divinités et de personnages des anciens païens. A l'aide du premier, l'œuvre s'allonge, et, du second, devient poétique. Ainsi, au 'lieu de ver à soie, on dit, avec Lebrun :

L'amant des feuilles de Thisbé ,

ou de ver luisant :

Le phosphore

De Tastre des buissoiu^.

On peut dire encore, avec Jean-Baptiste Rousseau. pour remplacer les mots faisans et chasser :

Ou, nouveau Jupiter, faire aux oiseaux du Phase Subir le sort de Phaéton.

ou bien, quand il s'agit de rapproche de Thiver :

Déjà le départ des Pléïades

A fait retirer les nochers,

Et déjà les tristes Hyades

Forcent les frileuses Dryades

De chercher l'abri des rochers, etc.

Mais, mon Dieu! je m'en vais tomber dans rinconvénient de l'ode et du poëme épique, et ma note est bien longue. J'ajouterai seulement que, d'après La Harpe et les autres maîtres, et d'après tout ce qui précède, l'ode semblerait véritablement une affaire de mots et de rimes, et avoir été inventée pour l'oreille. Les Grecs, assure-tr-on, l'accompagnaient de chant et de danse ; ils la trouvaient donc assez fade par ellen\ême et n'en auraient pas voulu sans cet assaisonnement, l'esprit ayant peu ou n'ayant rien à y voir. Or, si l'esprit s'arrange bien mieux de la chanson, telle que Béranger la tourne et façonne, quoi d'étonnant! Dès lors, à Béranger, la pensée, aux autres, le bruit! A lui, le second rang, comme on Va dii^ entre Horace et La Fontaine!... O Flaccus, Pierre et Jean, un peu en arrière, s'il vous plaît! Laissez passer l'épique et le lyrique et le dithyrambique : sacrés ils sont! Nous les laisserons passer aussi pour revenir à vous.

Et quoi, cependant ! va-t-on s'écrier : les chansons supérieures à tout, préférées à tout ! Et la langue de Racine et de Jean-Baptiste réduite à des refrains ! — Oh! qui dit cela? Et faut-il un grand amour de l'alexandrin pour comprendre, admirer dès lors telles œuvres différant. Dieu sait! de la chanson? Avec quelque peu d'âme et d'oreille, se lasse-t-on de les relire? Victor Hugo, Musset, Lamartine ont-ils été surpassés et le seront-ils? Dans les Orientales, le Crépuscule et /c5Feut7/e5, quelle puissance, quelle richesse d'images, quelle audace de mouvement et de couleur! Chez le second, quel feu, quelle originalité, quelle passion! et jamais la phrase trouva-t-elle un tour si net, si nerveux, d'une si merveilleuse souplesse ! Et jamais, non plus, autant que dans les Médilations , s'est-il vu de pureté, de correction, de grâce enchanteresse, et à la fois de pompe et d'énergie ! Même chez leur auteur, n'y a-t-il pas eu que le poète; et les plus avides de gloire se pourraient contenter de ses deux premiers volumes de vers, ou de ses deux derniers jours de vie publique : car, à l'inspiration et au courage fut-il donné d'aller au delà?... Certes, avec trois noms pareils, et celui de Béranger en outre*, un siècle n'aurait à craindre la comparaison avec nul autre. Mais classer ces noms, qui l'oserait?... Mon Dieu ! le faut-il absolument? Eh bien, soit! L'auteur de Louis XI sera,

4 . Et quels noms de prosateurs à y joindre I quel style parfois jusque dans des feuilles destinées à vivre un jour seulement I

406 BÉRANGEH

des quatre, dans une certaine acception du mot, le moins poëte, si on peut ainsi parler : la forme l'emportera chez eux, la pensée chez lui ; et la pensée, à qui jamais au besoin ne font défaut le sentiment et l'image : ici, ce seront de beaux reliefs tout brillants d'or; là, un simple et admirable bronze, fouillé d'une main patiente et toujours sûre.

Un souvenir serait-il déplacé en finissant?... Maintes choses curieuses se voyaient à l'Exposition de Londres, entre autres, une grande fontaine, versant en abondance de l'eau de Cologne. Pendant que je l'admirais, un vieux Turc, avec lequel je venais d'échanger quelques mots, passa sans daigner y jeter les yeux : « Cependant, lui dis-je, vous n'en avez pas vu beaucoup de pareilles! » Pour toute réponse, il tira, de la poche de sa tunique, un sachet en soie blanche, de ce sachet une petite fiole, contenant sans doute quelque essence précieuse ; car il en eut à peine soulevé le bouchon, qu'autour de nous l'air fut aussitôt rempli d'une senteur exquise.

LES QUATHE AGES HISTOB/QUES,

Cette pièce viendrait à l'appui de la note précédente : car dans les odes traite-t-on de pareils sujets? Serait-ce même possible ? Si Pindare, quand il s'agit de course ou de pugilat, si Jean-Baptiste, pour souhaiter une santé meilleure, et d'autres lyriques pour

des thèmes de cette force, croient devoir en appeler à tous les dieux et demi-dieux anciens, s'écrier, extasier, exclamer sans fin? Que leur faudrait-il donc ici?... Certes, les fusées et chandelles romaines ont leur mérite; combien de gens néanmoins n'y trouvent qu'un demi-plaisir et s'en lassent vite !

Cinquante vers suffisent à Béranger pour tracer rhistoire de notre monde ; mais chacun d'eux semble faire une de ces enjambées des dieux d'Homère.

Société f vieux et sombre édifice

Tu vas crouler

Voilà vingt ans qu'il parlait ainsi, et déjà les craquements ne s'entendent-ils pas de toute part?

Où courons-nous? Quel sage, en proie au doute, N'a sur son front passé vingt fois la main ?

Il y aurait à remarquer ici , moins la justesse et l'énergie de l'image , que cette prévision , hélas ! trop justifiée par notre état actuel (1850).

C'est aux soleils d'être sûrs de leur route; Dieu leur a dit : Voilà votre chemin.

Et au-dessus de pareils vers se lit :

Aia : A soixante ans il ne faut ptu remettre.

Le morceau entier demanderait à être cité , et ce serait une tâche peu facile de montrer tout ce que la composition en offre de hardiesse, de profondeur et de vérité à la fois; ot comment la pensée, partout pré-

sente, partout resserrée dans son expression, se laisse entrevoir sous chaque mot, pénètre et remplit, jusqu'au bout, ce merveilleux tissu et le couvre en quelque sorte de lumière et de vie.

Humanité I rè^ne, voici ton âge,

Que nie en vain la voix des vieux échos.

Le second âge donc, celui de la patrie, devrait être loin, et la voix des vieux échos aurait à prendre garde •de trop répéter le mot de patriotisme j ou tout au moins de ne plus lui donner sa signification des temps passés. Au reste, quelle a été la mission du Christ, sinon d'opérer ce changement et de substituer les honmies , quels que Sussent leur pays et leur couleur, aux compatriotes et concitoyens? Car le soyez frhres ne doit pas s'entendre seulement entre gens de la même ville, de la même province, de la même nation. Ce serait beaucoup pourtant, et beaucoup encore, s'il le faut dire , de l'être entre gens de la même famille.

Là pauvre femme.

S'enrichir n'est que la moitié de ce qu'on souhaite par rapport à la fortune ; on veut de plus rester riche, et combien y réussissent? « Gagner ce qu'on n'a pas, dit Démosthène , plaidant pour un agent de change , est plus facile que de conserver ce qu'on a. » Lapauvre femme eut donc le sort de tant de gens. Béranger ne me parlait-il pas d'une grande dame, princesse même.

ayant eu plusieurs millions en dot , et qui , faute de six sous, ne pouvait parfois prendre l'omnibus pour aller le voir à Passy. Les journaux contaient dernièrement l'histoire d'une malheureuse, morte depuis peu, au fond d'un de ces repaires, cachés entre la Montagne Sainte- Geneviève et la rue Saint- Victor. Vieille, déguenillée, presque sans pain et gonflée d'hydropisie, elle se traînait dans les rues de ce triste quartier, où on la connaissait sous le nom de Mère Malaga. Autrefois cependant, cantatrice à Madrid, elle en éblouissait tout le grand monde de sa beauté, de son luxe, de l'éclat de ses fêtes. Et qui ne sait vingt histoires semblables?

Le quatrième couplet commençait d'abord ainsi :

Quand tous les arts lui tressaient des couronnes ,

Sa demeure était un palais.

Que de cristaux, de bronzes, de colonnes.

D'équipages et de valets!

Ce dernier vers ne disait rien, et Béranger ne pouvait s'en accommoder. Il voulut d'ailleurs relever, autant que possible, l'ancien caractère de la pauvre femme ^ pour appeler sur elle plus d'intérêt. Si donc tant de faveurs la poursuivent et l'accablent en quelque sorte, il faut du moins, en les acceptant, non pas seulement qu'elle inspire de l'amour, mais encore qu'elle le ressente.

Ses doigts ont peine à tenir le rosaire, Qui l'eût fait sourire jadis.

Quel mot, quand on le sait comprendre!... le rosaire! on en rit, comme d'un jouet à amuser les enfants. El pourtant le touche-t-on sans qu*une certaine idée s'empare de l'âme aussitôt ! idée que ne donnent^ hélas !

Ni les cristaux , ni les colonnes.

En montant au Vésuve, les voyageurs se voient suivis d'un honmie, porteur de quelques flacons. Mais ils viennent d'accepter le lacryma de l'ermite, de dîner peut-être : la brise du golfe d'ailleurs, si c'est le soir, rafraîchit l'air et rend aux membres toute leur vigueur : l'homme donc est invité à ne pas se déranger et prévenu qu'on ne pourra toucher à son gros vin. Il persiste : on rit de son obstination et de cette ascension en pure perte. Puis, parvenu avec tant d'efforts au sommet, on paierait au poids de l'or ce vin, tant dédaigné tout à l'heure. On le saisit, tremblant de besoin, le corps brisé, le palais en feu; et, seul, il peut alors relever les forces épuisées.

Page 1