‹ Béranger et ses chansonsChapitre 140 sur 269 · ADIEUX A LA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

ADIEUX A LA CAMPAGNE

Ces adieux rappellent une autre pièce du second volume, intitulé les Champs , au ton si riant et si frais; la seconde se ressent de l'automne déjà avancé et de l'idée de cette geôle , où il va falloir se confiner tout l'hiver. Quel poëte sait mieux faire ressortir toutes ces nuances délicates, si propres à caractériser chaque sujet, et donnant ici tant de charme à l'œuvre entière !

Il est merveilleux combien l'imagination nous ramène incessamment vers les Grecs. Déranger, leur admirateur, ne pouvait, non plus que Pascal, souffrir les grands mots (fatal laurier, sombre destin, etc.) et cependant, voilà le zéphire encore, la renommée. Phi- /omè/e/ C'est que les inventions de ce peuple ingénieux ont une telle puissance et semblent , malgré le mensonge , offrir tant de vérité , qu'on s'y abandonne en quelque sorte malgré soi. Dans son souple et si riche langage , les images de la nature sont comme la

nature même , toujours jeunes après vingt siècles. Béranger a beau vouloir congédier

Flore et l'Aurore aux doigts de rose ,

et répéter que le mieux est

Par leurs noms d'appeler les choses,

il retombe sans cesse dans sa faute, et parfois de plein gré : le Vin de Chypre en fait preuve ;

Au culte grec enseigné dans nos classes, Oui , je reviens

Tous ces vers respirent une sorte de résignation tranquille, une sérénité qui leur donne un caractère particulier. Aussi voudrait-on presque en effacer deux ou trois expressions , laissant voir un ressentiment peu d'accord avec leur ton si calme , et surtout effacer le nom propre du cinquième couplet ; car , rappelant un homme tout à fait ignoré, que pourra- 1 -il signifier dans l'avenir?

Au reste Béranger ne fut pas seulement condamné à l'amende et à la prison, mais fut destitué, sévérité que l'université trouva excessive et qu'elle blâma autant qu'il lui était possible, en chargeant Georges Cuvier de témoigner au destitué tout le vif intérêt qu'elle lui portait.

Le ministre de l'instruction de cette époque, M. Corbières , visitant un jour ses bureaux , quand on lui montra le recoin assez triste où travaillait Béranger,

voulut lui faire donner une meilleure place; mais on lui répondit que le chansonnier préférait celle-là parce qu'il y était seul.

Le même ministre , se trouvant à Rennes, sa ville natale , voulut se donner un exemplaire des chansons condamnées : (( Combien ce petit volume? — Un louis, monseigneur. — C'est cher! — Votre excellence l'a bien voulu, n Personne, comme on pense, ne se trouvait en ce moment dans la boutique du libraire , et c'est de lui que je tiens l'histoire.

Le meurtre des États ne serait -il pas tout au moins une blessure à la langue?

Mes fers sont prêts; la liberté m'inspire, Je vais chanter son hymne glorieux!

Il se trompait , et allait tout bonnement passer trois mois assez maussades. Car chanter , écrire , rêver seulement, se peut-il avec des visiteurs tout le jour, visiteurs du dedans, visiteurs du dehors? aimables gens sans doute, et cependant à maudire quelque peu, comme ne se pouvant éviter. Après le mal si grand d'être toujours seul, en est-il un pire que d'avoir toujours compagnie?

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