LA LIBERTÉ
Ce n'est pas là, on le comprend, l'hymne annoncé tout à l'heure ; mais le fruit d'un de ces caprices , comme on en peut avoir , quand on sait tourner ainsi les petits vers.
Quel faiseur de définitions chercherait à donner celle de ce terrible mot de liberté? Chacun l'entend à sa guise. Dans la chanson, intitulée Le Refus , Béranger l'appelle Dame un peu rude,
Une femme folle d'honneur ; C'est une bégueule enivrée, Qui, dans la rue ou le salon, Pour le moindre bout de galon, Va criant : A bas la livrée!
Ce qui ne la fait pas connaître beaucoup mieux. Suivant V Académie, toujours bonne à consulter, et qui ne parle pas à la légère, ce serait le pouvoir d'exercer sa volonté, en agissant ou n'agissant pas. A la bonne heure ! Voilà dont s'accomoderaient bien des gens; mais l'Académie n'entend pas sans doute un pouvoir absolu; et il resterait donc à en poser les limites : opération pour laquelle ne s'est encore donnée aucune recette.
Une variante du sixième couplet montrerait la difficulté de traiter un pareil sujet sans se reprendre et se corriger. Le couplet commençait d'abord ainsi :
De châteaux en Espagne Quand l'homme est tourmenté.
Les Châteaux en Espagne firent place au bon sens qui nous gagne; mais ce bon sens doit-il s'entendre d'un drapeau ou d'un autre , du blanc , du rouge ou du bleu?
Dans la jeunesse, le mot de liberté, précisément par l'impossibilité de s'en faire une idée quelque peu nette,
plaît à l'infini : c'est le vague du soir ou des horizons lointains; on voit alors tout ce que sait voir l'imagination , dont les yeux sont bons vers la vingtaine et plus tard!... Après la révolution de 1830, un jeune homme, à notre bibliothèque Sainte-Geneviève, s'était placé, pour lire, près d'un poêle; chose défendue ! on l'en prévint. Forcé de s'éloigner, il jeta le livre avec colère, s'écriant : « C'était bien la peine de faire une révolution ! »
Et quand on songe, en effet, à tout ce que les lois défendent, on comprend de suite la gêne pour qui voudrait se tout permettre. Ne pouvoir lire près d'un poêle, ne pouvoir entrer à son heure dans un jardin , dans un musée, ne pouvoir y prendre ce dont on a envie ; ne pouvoir... et malheureusement en général ce qui est permis tente peu... Faites donc des révolutions!