LE PIGEON MESSAGER
Un soir, à dessert, Béranger m'offrit une sorte de brouet, d'un aspect singulier ; je crus, en le goûtant, avoir la bouche remplie de fleurs ; c'était du miel de l'Hymette. On m'a depuis assuré que l'imagination l'avait assaisonné pour moi : c'est possible. Mais, et sans doute à tort, tout ce qui rappelle la Grèce, tout ce qui en vient, ne semble-t-il pas un peu comme le miel qui m'était servi? Ces mers, ce ciel, ces îles flottant sur l'azur, ce langage si riche et si sonore, tant
de souvenirs si beaux, tant de merveilles des arts, de chefs-d'œuvre de la pensée , ne font-ils pas de ce peuple, non le premier des peuples, mais celui à qui les autres doivent tout, tout ce qui est brillant et noble, tout ce qui est gracieux, ingénieux, sensé?
Après quoi, il sera bien entendu que ces Grecs ont leurs défauts, leurs vices ; juste sujet de scandale pour les Français, Anglais et Autres, beaux petits Saints^ comme on ne l'ignore.
Byron compare la Grèce à une belle femme morte la veille : il se trompe de vingt siècles. Ne mourut-elle pas en tombant aux mains de la grossière Rome?
Après que le milan, manifeste voleur,
Eut répandu l'alarme en tout le voisinage,
Un rossignol tomba dans ses mains par malheur.
Hélas ! après la louve et les aigles, ce fut le croissant, ce furent les Turcs ; quels maîtres encore ! Or, si la Grèce ressemble à une belle femme, est-il belle femme, traitée brutalement, impitoyablement, à ne finir par devenir rusée, perfide, tout en valant mieux néanmoins, dans sa dégradation, que ceux qui la dégradent? Oh ! la liberté, la liberté !... qui ne l'invoque, ne la chante, ne l'adore!... Mais qu'un peuple en garrotte un autre, l'écrase, le torture, l'avilisse; à lui les couronnes , la gloire , les bons et méchants vers 1 aux vaincus, aux faibles, le mépris, le vœ victis! Fi donc des Grecs, des Juifs, des nègres ! en d'autres
mots, vivent les gros poings, les batailleurs, les sabres qui tuent le mieux, les milans, les loups!... Retirez pourtant à ces fiers Romains ce qu'ils durent aux pauvres Grecs, que leur reste-t-il? — Le lalent de conquérir le monde et d'y faire régner la vertu ! répond académiquement Jean-Jacques, tout frais frotte de son Plutarque. 0 toi, le chantre de Jeannot Lapin et de tant d'autres personnes sensées, as-tu pu oublier cette raison parmi celles de ton loup? « Méchant agneau, si je te mange, c'est pour faire régner la vertu!... Méchant nègre, si, t'ayant acheté et marqué comme bête de somme, je te fais cultiver à coups de fouet mes cotons de Floride et de Géorgie, c'est pour la vertu aussi, et cette fois la vraie, la chrétienne ! » Yoilà parler !
On sent assez, au mouvement de ces couplets, les plus passionnés peut-être qu'ait écrits Béranger, combien lui inspirait de sympathie cette Grèce merveilleuse :
Athène est libre !
Ce cri ne le peut lasser ! et quelle âme n'a-t-il pas fait tressaillir !
0 Muse de Pindare,
Reprends ton sceptre et ta lyre et ta voix. Athène est libre en dépit des Barbares!
Que l'univers, toujours instruit par elle, Retrouve encor Athène dans Paris !
Soit! Ahéniens ou Parisiens! mais que ceux-ci donc n'en disent pas trop des autres !
Dieux! qu'un seul jour, éblouissant ma vue, Ce beau soleil me réchauffe le cœur !
Partons! partons!
Mais quoi!... Athène, et la Grèce et ses mers si belles et son ciel si pur , ne serait-ce pas comme tout ce que nous poursuivons de nos vœux? Là-bas! là-bas!