LE TAILLEUR ET LA FEE
J'ay beu chaud, mangé froid, j'ay couché sur la dure.
Béranger l'aurait pu dire comme Régnier.
Le grand père dont il s'agit, Champy de nom, assez peu tendre avec ses enfants, le devint avec son petitfils. S' étant trouvé témoin un jour d'une assez rude correction infligée à celui-ci, vers l'âge de trois ans, il s'indigna fort et s'empara de l'enfant, qui lui fut abandonné sans beaucoup de difficultés, et qu'il garda près de lui pendant cinq ou six ans.
Il est singulier combien la vie de Béranger olTre de rapports avec celle de Jean-Jacques. Celui-ci, en naissant, coûte le jour à sa mère ; celle de Béranger se
relève à grand'peine. Tous deux, fils d'ouvriers, traités avec la même faiblesse, ne reçoivent qu'un commencement d'instruction, et tous deux sont élevés par une tante, qu'ils conservaient encore à soixante ans. On juge Jean-Jacques incapable de devenir apprenti greffier ; Béranger, enfant de chœur. Le premier travaille chez un graveur, le second chez un orfèvre : l'un et l'autre servent à table, font plus d'un métier pour vivre, celui de copiste, par exemple, ne cessent d'ailleurs d'étudier et de développer seuls leur intelligence, et finissent, à force de travail et de patience, par acquérir un grcind nom; Jean-Jacques, grâce à une savante prose, de beaucoup supérieure à ses vers, Béranger, par d'admirables vers, ne l'emportant pas moins sur sa prose. L'un et l'autre encore, également religieux, vivent à demi malades, dans une égale indépendance, malgré leurs liaisons avec les puissants du jour, et refusent titres, emplois et dons. Enfant bruyant et bavard, Jean-Jacques devient, avec l'âge, un vieillard défiant et taciturne ; Béranger, hôte et causeur si aimable, si enjoué, si brillant, n'avait été d'abord qu'un sournois parlant à peine.
On peut hésiter entre les deux génies, non entre les deux caractères; et, s'il y a plaisir et profit à lire chacun d'eux, quiconque les eut bien connus, n'aurait pas indifféremment accepté de vivre avec l'un ou avec l'autre; avec Jean-Jacques, toujours chagrin de sa gloire en la savourant de son mieux, ou avec Béraii-
ger, jouissant de la sienne avec tant de simplicité et d'enjouement.
Quand survint le coup de foudre , le petit-fils du tailleur avait dix ans. Il perdit , comme de raison , connaissance, et fut porté sur son lit par une belle femme, par la fée peut-être. En revenant à lui, son premier mot fut pour sa tante , laquelle , dès que s'annonçait un orage, ne manquait jamais d'asperger la maison entière d'eau bénite , afin d'en éloigner le tonnerre. « Eh bien! lui dit-il, et ton préservatif? »
11 était à peine dans sa douzième année que cette tante, femme de sens, le consultait sur ses affaires. Car la première, la seule muse peut-être de Béranger fut la Raison; elle le fit penseur et poète.
J'ai une lettre d'un M. Bouvet, second mari de cette tante de Péronne, écrite en juillet 1805, dont voici quelques passages : « D'après ce que vous me dites, l'étude est votre unique travail , et votre premier pas dans la carrière des lettres semble vous promettre des succès... Je vous ai connu depuis l'enfance, et vos dispositions naissantes ne tardèrent pas à faire concevoir de vous de grandes espérances... Malgré tout ce qu'il y avait à attendre d'un jeune homme livré à la méditation par un penchant précoce, je ne pouvais me dissimuler les difficultés sans nombre que vous auriez à surmonter dans une telle carrière. Quelles ressources en effet aviez-vous pour y réussir?... 11 fallait tout tirer de votre propre fonds, vous créer vous-même...
Cependant, loin de chercher à vous décourager, je dirai qu'il n'est pas sans exemple qu'un homme se soit formé seul et même qu'il ait pu s'élever fort haut ; mais celui-là a été un prodige, et vous serez aussi un prodige, si vous y parvenez. La mesure de votre gloire sera celle des difficultés que vous aurez vaincues. » L'oncle Bouvet, homme d'esprit et de sens, ne songeait pas évidemment, dans ces dernières lignes, à se donner pour prophète; et son témoignage a d'autant plus de poids, qu'il ajoute, en finissant, qu'avec une autorité suffisante sur son neveu, il se serait fait un devoir de le détourner de la carrière en question.
Béranger jouissait d'une faculté peu commune chez les rimeurs, celle de calculer de tête; d'ailleurs, fort empêché la plume à la main , et n'ayant même jamais bien su les quatre premières règles. Un jour, comme on parlait devant lui du nombre de secondes écoulées depuis la création , il fit aussitôt l'opération en se recueillant un instant, et se trompa d'assez peu.
Souverainement impropre à l'étude des langues, sans aucun goût pour le latin, il aurait beaucoup aimé à savoir le grec , tâcha d'apprendre l'italien et s'en tint au français, qu'il pratiqua comme on sait.