MON ENTERREMENT
Les amours dont il s'agit viennent chez Béranger sans invitation ; Lamotte convoqua les siens et les vit arriver en grand nombre. La foule pourtant eût été bien autre, s'il eût réuni tout ce qu'il avait fait de chefs-d'œuvre, ayant duré autant que ses amours, odes, cantates, églogues, tragédies, fables et le reste.
Il me vint, charmante Climène, Il me vint mille et mille Amours,
Que je reconnaissais à peine Pour m'avoir servi quelques jours.
Le public, à propos de ses vers et de sa prose, n'aurait i)u mieux dire. « Cette revue, assure-t-il, est dans le goiàt d'Anacréon, qui, lui aussi, comptait les amours au millier. » Avec l'ami de Bathylle, en effet, le pauvre Leporello n'eût pas eu moins d'écritures à tenir, et le catalogue de celui-ci, comme on voit, n'amena rien de nouveau sur terre.
Peux-tu compter, dans les beaux mois, Ce qu'ont de feuilles nos bocages, Et, quand des vents gronde la voix, Compter les flots de nos rivages?
Essaie alors , et sauf erreur, A compter les brunes, les blondes, Dont j'ai su conquérir le cœur.
Or, voici quelques sommes rondes :
Athènes, ville de vertu.
Comme on sait, ne m'en a valu Que vingt d'abord et quinze ensuite.
Mais ces chiffres ont grossi vite :
Car Corinthe, aux minois si doux.
Des belles le vrai rendez- vous, M'en a fait à ce point largesse.
De n'en pouvoir fendre la presse.
Lesbos, et pour cause, bien moins Paya mon mérite et mes soins; Et, quoiqu'assez peu rigoriste, N'enfla que de cent noms ma liste.
Rhodes m'en fournit quatre cents, J'en trouvai cinq dans la Carie, Et mes succès allant croissants, J'en vins à mille en lonie
Et ce n'est pas tout! Anacréon se vante évidemment.
Béranger, plus modeste, le devient trop, quand il prend pour insignes
... Un verre, un luth et des fleurs.
Va pour le luth et les fleurs ! Mais le verre ! . . . Son esprit resté, malgré l'âge, toujours profond et brillant, montrait s'il avait en effet rien de commun avec tout ce monde, heureux de sauces et de bouteilles.