MAUDIT PRINTEMPS
Maudit printemps ! maudit feuillage ! . . . C'est le cri de la passion contre tout ce qui lui fait obstacle dans le moment. Et si, au lieu de passion, il s'agit d'une habitude, seulement d'un simple désir, on ne maudit pas alors peut-être , mais on blâme, on critique, on parle à la Garo. Et de là tant de reproches contre ce monde, toujours appelé, en vertu d'une certaine figure de rhétorique, le meilleur des mondes possibles. Ce qui semblait convenable, admirable hier, grâce à telle disposition d'esprit, déplaît, et beaucoup, aujourd'hui, parce qu'on se trouve dans une disposition contraire. Ne faire durer l'hiver, s'écrie l'amoureux, que cinq ou six mois au lieu de huit ou dix ! aller donner des feuilles aux arbres !
A quoi pensait l'auteur de tout cela ?
Et, si l'on demande à cet amoureux le pourquoi de sa plainte : « Comment ! dira-t-il, mais parce que le printemps et les feuilles m'empêchent de voir
M"' Marie à la fenêtre de sa mansarde! » Quid rides?.., oui, nous pouvons rire. Mais n'est-ce pas notre histoire à tous, amoureux ou non? Cherchez bien, et au fond de chacun de nos griefs contre ce monde, vous trouverez un empêchement de voir M"'' Marie à la fenêtre de sa mansarde.
Ahl je voudrais qu'on entendît Tinter sur la vitre sonore, Le grésil léger qui bondit.
Ici Vange éclatant est oublié pour la grêle, dans ces vers imitatifs, comme on les appelle, et c{u'à la place de M^^*" Marie, |je trouverais fort peu de mon goût. « Monsieur, pourrait-elle dire, c{uand on tient à faire de pareils vers et que l'on conserve assez de liberté d'esprit pour les tourner ainsi, on ne pense guère, nullement même, à l'ange dont on chante l'éclat. »
Quiconque trouve à lire, honnêtement bien entendu, des lettres d'amoureux, ne doit pas y manquer : c'est le moyen d'apprendre, outre certaines autres choses, combien étaient loin de se tromper les filles de Minée en accusant l'Amour
Tout autant que Bacchus de troubler la raison.
Et cette lecture a vite confirmé dans l'idée qu'un homme bien épris, fut-il le prosateur le plus merveilleux, devient assez gauche et met assez peu d'idées dans ses billets doux. De là cette conséquence
que publier de prétendues lettres d'amants, c'est mériter l'un de ces deux reproches, ou de manquer de vérité en disant bien, ou d'ennuyer son lecteur en disant précisément ce que disent les amants véritables... Je n'aurais pas, et pour cause, ainsi parlé, il y a trente ans.