LA FAYETTE EN AMÉRIQUE
La Fayette a joué un si grand et si long rôle que l'histoire ne saurait manquer de lui accorder une mention exceptionnelle. Quant aujugement qu'elle portera de lui, tout dépendra, comme à l'ordinaire, des hommes qui la feront parler; car, plus que jamais, nous la voyons occupée, moins de ce qui se passe
dans les différents pays d'ici -bas, que des idées passant à ce propos par les différents cerveaux de tant de gens qui se font historiens , ce qui est en effet se faire quelque chose.
Le ton de cette chanson semblera peut-être un jour bien élevé. Il n'offre cependant rien que de simple et de vrai pour le temps où elle parut et répondait à un sentiment général. D'ailleurs le fait, peut-être unique d'un grand peuple, portant en triomphe un étranger sans caractère public et chez lequel ne brillait aucune des qualités extraordinaires, capable d'exciter l'enthousiasme de ce peuple (celle par exemple de danseuse consommée) , pouvait certes échauffer la verve du poëte.
Béranger faisait grand cas de La Fayette ; et, outre un caractère si original par sa constance, outre tant de piquant et de grâce dans l'esprit, il lui reconnaissait un cœur vraiment charitable, qualité l'emportant à ses yeux sur la plupart des autres.
M'"' Ainable Tastu, au talent plein de délicatesse et d'élévation, a chanté aussi le citoyen des Deux-Mondes, et, avant tout, Vhonnêle homme :
Et ce nom d'honnête homme,
Des deux moitiés du monde en écho répété , A suffi pour fonder une immortalité.
On ne saurait imaginer à la tribune un parleur plus simple, plus attachant, de meilleur goût; et, dans le monde, un causeur plus amusant et plus poli. Toute-
fois il s'entendait peu en couplets ou du moins commettait sous ce rapport des méprises. Un jour, il fit beaucoup de compliments à Béranger sur une chanson qui n'était pas de lui, Béranger, et qui ne valait rien en outre.
Malgré leur liaison, le gentilhomme ne fut pas sans montrer quelque petit ressentiment au vilain; et celui-ci le dut attribuer à son refus d'aller au château de la Grange, où tous les libéraux un peu connus se rendaient en pèlerinage.
Il y a dans le quatrième couplet une comparaison que les professeurs de littérature du vingtième siècle (s'il en existe encore) feront sans doute remarquer à leurs auditeurs, en la rapprochant des passages les plus vantés de ce genre chez J.-B. Rousseau et les autres lyriques : ils penseront, comme tant de gens d'aujourd'hui , que Béranger était mieux qu'un roi de la chansonnette, et trouveront quelque peu de délicatesse dans la réticence si touchante de ces derniers vers :
Hélas! dit-il, et son œil sur les ondes Semble chercher des bords lointains et chers.
Mais , mon Dieu ! dans cent ans , le goût littéraire continuant à cheminer de son pas actuel, prendra-t-on garde à tout cela, et nos petits-fils ne parleront-ils pas quelque argot étrange, tout jmlpitant d'actualité et tout étincelant de beautés échevelées ou pantelantes ou je ne sais. Le curé de Passy, digne homme, ca-
pable d'écrire et de parler, et qui accompagnait, en 1849, l'archevêque de Paris dans sa visite au chansonnier, disait à celui-ci : a Sauvez la langue! » Ce bon curé en parlait à son aise ! et qui donc aurait sauvé César, au milieu de tant de coutelas le frappant de leur mieux?