LE VOYAGE IMAGINAIRE
Ici Béranger se donne carrière et laisse voir tout son faible pour ce pays, objet dans ses rêveries, comme dans les nôtres, de tant de désirs, de vœux et de vains projets. Ce n'était pas cependant la Grèce, proprement dite, dont le voyage l'aurait tenté; mais l'Ionie, la patrie d'Homère. Il se figurait un ciel, un air, une lumière, des rivages! ... et tout cela pourtant ne valant pas le paradis du diable, car Jean de Paris peut-il rien voir d'égal?
Cette velléité de l'auteur de Psara était un reste des imaginations du bel âge ; car^ pendant l'expédition d'Egypte , l'envie l'avait singulièrement tourmenté d'aller visiter les Pyramides. Il en fut détourné par le chantre, si distrait, des amours épiques, Parceval Grandmaison,
Arrachez -moi des fanges de Lulèce.
Lutèce reçut congé deux fois de lui : la première en 1835 pour aller demeurer à Fontainebleau; la seconde en 1836 pour aller à Tours, où il resta quatre ans. Mais Lutèce, après cette dernière absence, ne le lâcha plus.
Dans cette Lutèce où l'on cause si bien et si mal, mais moins ennuyeusement qu'ailleurs, il causait d'Aristophane et de Pindare et de tant d'autres et de tant de choses, dont il était difficile de causer mieux.
Oui, je fus Grec, Pythagore a raison.
Sous Périclès, j'eus Athènes pour mère ' ; Je visitai Socrate et sa prison.
Un soir d'été, pendant une de ses quinzaines chez moi, nous allâmes voir deux femmes, aussi bonnes que spirituelles , ses amies et les miennes : M"'" Swanton , Belloc et de Montgolfier, toutes deux causeuses aimables, autant qu'écrivains du goût le plus pur et le plus délicat. La pièce, où elles nous reçurent, ne fut bientôt éclairée que par la lune, dont les rayons, se glissant à travers les feuilles agitées d'une vigne, frappaient sa tête chauve et à demi penchée. Il parlait de l'âme, de
Platon, de Socrate Mon Dieu! qu'à son langage
si simple, à sa pensée si juste et si haute, on l'aurait pris volontiers pour le second de ces deux hommes !
'1. « Dites-moi, mon cher ami, m'écrivait-il en 1833, pendant que j'étais à Rome, pourquoi j'ai toujours eu les Romains en antipathie? C'est comme descendant des Barbares sans doute! Pourtant j'adore les Athéniens. »