LES BOHÉMIENS
A l'âge de dix ans, Béranger eut occasion de voir, sur les remparts dePéronne, une troupe de bohémiens, campés avec descharettes et tout leur attirail. Ce spectacle lui laissa un souvenir fort vif, et dont il ne put manquer de s'inspirer, pour donner à son tableau cette couleur si vive et ce ton si net et si franc, et faire ainsi, de quelques couplets, un véritable chef-d'œuvre.
Voltaire admirait beaucoup le cœur des diables dans l'A/cesie de Quinault ; rien de plus sublime! disait- il :
Tout mortel doit ici paraître; On ne doit naître
Que pour mourir.
De cent maux le trépas délivre; Qui cherche à vivre Cherche à souffrir.
Chacun vient ici prendre place; Sans cesse on y passe; Jamais on en sort.
Ce passage, très-beau en effet, montre toute la supériorité des Bohémiens. Qu'aurait donc dit Voltaire de la chanson ? Le septième couplet lui aurait déplu peut-être, par son tour moins leste et son défaut d'idée; après quoi , le moyen ne ne pas admirer, de ne pas jeter dix fois sa perruque en l'air! D'autant, que lui-même écrivait quelque chose de semblable à M"'' du Deffant :
Nous naissons, nous vivons, bergère, Nous mourons sans savoir comment ; Chacun est parti du néant ; Où va-t-il ? . . . Dieu le sait, ma chère.
Le secret des grands maîtres, de Molière, de La Fontaine, de quelques autres, c'est de se pénétrer de leur sujet, au point de s'absorber, de disparaître en lui, si on le peut dire ; on les oublie pour les personnages qu'ils mettent en scène et font agir et parler de façon à tromper en quelque sorte l'esprit le plus attentif : le charme est si puissant alors, que tous ces mensonges deviennent la nature et la vérité même.
11 y aurait cependant ici une faute contre cette loi si difficile.
Pauvres oiseaux que Dieu bénit , De la ville, Qu'on nous exile!
Un pareil attendrissement sur eux-mêmes n'est pas des Bohémiens. Exilés de la ville!... eh! qu'y feraientils? leur serait-il possible seulement d'y rester, et que signifieraient alors ces vers, autrement coupés que ceux d'Arouet et de Quinault :
Sans pays, sans prince et sans lois , Notre vie Doit faire envie. . .
Voir c'est avoir. Allons courir!
Vie errante Est chose enivrante.
Peut-être faudrait-il aussi regretter que le mot au philosophe, to7î œil ne peut se détacher, eic, et le couplet suivant ne viennent pas immédiatement après ce
vers :
Où nous irons, le sait-on bien?
Mais, au milieu de tant de verve, de style et d'idées, c'est quasi honte de songer à de pareilles observations.
Béranger, a-t-on demandé, ne préconise-t-il pas, dans cette chanson, un assez vilain métier et fort cousin de celui d'escroc et de filou? — Et, d'autre part, pourrait-on demander aussi, montrer le bonheur facile
à ce point, n'est-ce pas rendre d'autant plus odieux, et même plus ridicules, tant d'efforts et de mauvais actes pour l'acquérir à grands frais ? Voir c'est avoir : l'aveugle donc excepté, tout homme serait assez riche; et cette boutade, examinée de près, finit, sinon par sembler une vérité pratique et absolue, du moins par faire comprendre assez vite que, s'il ne suffit pas en effet de voir pour avoir, il suffit bien moins encore d'avoir et d'avoir quoi que ce soit pour avoir jamais assez. Le désir dont l'objet n'est pas un besoin vrai, ressemble au vase qui n'a pas de fond. Encore y aurait-il moyen de combler l'Euripe ou le détroit de Messine : des bras et du temps y suffn^aient; mais remplir le tonneau des Danaïdes !
Les Bohémiens, pour le ton et le fonds de la pensée, rappellent les Gueux ; et l'une et l'autre pièces, d'ailleurs, respirent moins le mépris du devoir que celui des faux biens.
Le douzième couplet montre l'idée que se font de la société ces espèces de parias , et le peu dont ils croient lui être redevables :
Tu nais, bonjour! Tu meurs, adieu!
Partant, vont-ils s'inquiéter beaucoup d'elle?... et comme en tout cela ressort le sentiment qu'ils ont de la vie et la façon dont ils l'entendent, la haine de tout frein, de toute règle, la passion du va-et-vient, la soif de l'imprévu, le besoin du grand air et des
horizons sans bornes ! C'était si bien ce que voulait exprimer Béranger, qu'ayant mis d'abord dans le second couplet :
D'où nous venons? L'on n'en sait rien : Sur la terre Tout est mystère.
A cette leçon, qui offrait une idée, il substitue la leçon actuelle, où l'esprit, tout d'abord du moins, ne saisit plus qu'une image :
L'hirondelle, D'où vient-elle?
Mais cette image agrandit l'espace et laisse voir un ciel sans fm et ces mers lointaines, qu'a traversées l'oiseau. Dans les Gueux, on croit sentir l'air étouffé de Paris ; dans \e& Bohémiens, on respire à longs traits l'air vif des monts et des bois... Mais il faudrait un volume pour apprécier ces nuances!... Le peintre Timanthe, suivant Alcidion, savait trouver des nuances si délicates et si vraies, qu'on pouvait juger tout d'abord, dans ses tableaux, si la scène était éclairée de la lumière adoucie de Thèbes ou d'Élatée, ou si elle reflétait le ciel plus vif d'Athènes.