LES SOUVENIRS DU PEUPLE
Voici encore une de ces compositions contraslccs, si on peut ainsi parler , du genre de Louis XI et de
r Orage. Dans ces deux dernières, ce sont des villageois d'un côté, le vieux roi de l'autre, ou des enfants qui dansent et chantent, pendant le récit de nos terribles jours; ici, c'est une pauvre femme, rappelant les plus grands souvenirs et mêlant ses propres paroles à celles que le monde n'entendait parfois qu'en tremblant. L'invention seule de ces sujets, en dehors de la manière dont ils sont traités, montre tout ce qu'il y avait chez Béranger de puissance et de richesse d'imagination.
Mais de ces trois conceptions , celle-ci évidemment était la plus difficile à mettre en œuvre. Les autres, par le mouvement même et la vivacité du drame, par l'espèce de latitude que laissait au poëte l'éloignement ou l'incertitude des faits, offraient bien plus de ressources à la composition. Dans le troisième, au contraire, ce n'est qu'une vieille femme qui doit parler de Napoléon : il fallait donc une simplicité extrême et un style qui pût y répondre. Il fallait en même temps représenter le terrible empereur, tel que nous le montrent tous les souvenirs attachés à son nom , et en ne prenant cependant de ces souvenirs que ceux dont le peuple a surtout gardé la mémoire.
A trait de temps et pour les esprits sans instruction, l'histoire ne sauve bientôt de l'oubli que les événements les plus notables , et le nombre même en va diminuant, pour se réduire en définitive à quelques faits et à quelques noms. Napoléon déjà n'est-il pas à
lui seul presque toute l'histoire moderne chez les populations de l'Orient et peut-être aussi chez celles de nos campagnes. Et en lui le peuple se contente de saisir les traits (jui le frappent, matériellement, pourrait-on dire: les victoires, le chapeau, la petite taille, le ton simple et bref, relevant si bien encore sa grandeur.
Le poëte d'ailleurs, dans ce sujet si vaste, et malgré la petitesse de son cadre, devait choisir ce qu'il offrait de plus éclatant , le moment où son héros est au faîte de sa puissance et celui où il en tombe. Il fallait, en outre, dans un pareil entretien, donner à son langage un caractère qui ne blessât en rien son rang et ses habitudes , et pût néanmoins , sans invraisemblance, passer par la bouche d'une simple paysanne :
Il me dit : Bonjour, ma chère! Bonjour, ma chère.
Et l'auditoire s'émerveille qu'il dise bonjour comme tous tant que nous sommes :
II vous a parlé , grand' mère !
Il vous a parlé !
Ces jeunes gens s'écrieraient presque : // a parlé! tant il leur paraît en dehors et au-dessus d'eux-mêmes et de l'humanité. Il me souvient qu'en 1810, pendant les fêtes du mariage, passant dans l'après-midi sous le balcon des Tuileries, j'y vis apparaître tout à coup l'empereur, Marie-Louise et leur suite. Or, ce qui,
dans la foule dont j'étais entouré, semblait frapper le
plus en lui , était sa façon de priser , qui me parut
cependant la façon ordinaire, sinon qu'elle était fré-
quente.
Chacun admirait le beau temps; On disait : Le ciel le protège.
C'était une opinion reçue en effet que le soleil ne pouvait manquer à ses fêtes. Nous autres, enfants, avions foi en son influence sur le temps, comme bien des hommes en celle de la lune; et à ce point que parfois, dans de pareilles circonstances, la matinée se montrant assez triste, nous n'en tenions pas moins pour certain que la journée serait belle.
Son souris était bien doux
Ce qu'aime le peuple dans les hommes dont il fait
ses héros, c'est à la fois ce qui les sépare de lui par
la grandeur des actes et de la fortune et ce qui les en
rapproche par le sentiment. Et la douceur du souris
lui plaît ici parce qu'il y voit une cause qui confond
tous les rangs, et dont ne pouvait manquer surtout
d'être touchée une femme. Aussi la grand'mère ajoute-
t-elle :
D'un fils Dieu le rendait père.
La fm de ce couplet semblerait moins heureuse que celle des cinq autres ; car elle ne rappelle plus, ou ne rappelle qu'indirectement l'homme dont le souvenir occupe les interlocuteurs. La pensée en est naturelle.
résulte bien de ce qui précède, rentre également bien
dans le caractère de ceux qui parlent , mais ne rend
plus avec assez d'énergie le sentiment dont rien ne
devrait les détourner.
Le quatrième couplet l'emporterait sans contredit,
malgré le vers : Suivi d'une faible escorte, qui sort du
ton de la bonne femme ; mais le reste est au-dessus
des éloges. 11 y a surtout ce mot, ou plutôt ce cri si
sombre :
Oh! quelle guerre!
Oh ! quelle guerre !
effrayant dans la bouche dont il sort et seul pouvant exprimer l'accablement et comme la première épouvante de cette âme si fière. L'assistance rentre bien ici dans son sentiment exclusif :
Il s'est assis là , grand' mère !
Il s'est assis là 1
Et son ombre , sans doute , leur apparaît alors confusément :
J'ai faim, dit- il
Donner le menu du grand homme, et dans un pareil moment, est quelque peu hardi ; et pourtant l'idée ne vient pas même d'y trouver à redire, et la chose paraît des plus simples. D'autant que voilà le maître du monde en communauté de vie avec cette pauvre paysanne; il la rassure, il la console:
Au réveil voyant mes pleurs , U me dit : Bonne espérance!
Et la scène est si habilement préparée, le choix des détails si heureux , l'expression si juste et si convenable, que la chose semble n'avoir pu se passer autrement. Toutefois le poëte peut-être a-t-il été trop loin en ajoutant :
Je cours de tous ses malheurs Sous Paris venger la France.
C'était beaucoup dire à la bonne femme et l'exposer à répéter plus tard des mots bien ambitieux pour elle. Mais le dernier trait du couplet le ramène à l'esprit et au ton de la pièce entière :
Il part et, comme un trésor, J'ai depuis gardé son verre,
Gardé son verre.
— Vous l'avez encor, grand' mère,
Vous l'avez encor !
Il aurait fallu répondre : Le voici ! et de là l'impossibilité grammaticale de mettre ensuite : iL et la nécessité de lui substituer un équivalent, comme : le héros, mot qui sort tout à fait du ton.
Restait une idée, dont le peuple a eu grand'peine à se défaire : Napoléon n'était pas mort et reviendrait une troisième fois ; c'est, pour ainsi dire, le dernier des souvenirs restés de lui.
Quand d'erreur on nous lira, Ma douleur fut bien amère !
L'expression de ce sentiment devait terminer le
récit, et justifier cette fois le vœu de l'assistance :
Dieu vous bénira, grand' mère!
Dieu vous bénira I ^
Et en effet tout, désormais, étant dit de riiomnie, il n'y avait plus cju'à revenir à sa pauvre hôtesse, témoin de ces prodiges et qui pleure sur eux.
Le merveilleux de cette composition, c'est la simplicité du ton ajoutant encore à la grandeur du tableau, c'est toute une vie, toute une époque, la plus terrible peut-être de l'histoire humaine, concentrée en qnelque sorte dans l'exposé si naïf d'une tradition populaire. Ici le style semble avoir dépouillé ses ruses et ses pompes ; on se demanderait presque si ce sont des vers ; mais, en même temps, jamais la vérité, la nature, jamais la toute-puissance du sentiment n'ont trouvé une expression plus hardie, plus gracieuse et plus pathétique.