‹ Béranger et ses chansonsChapitre 218 sur 269 · LE FEU DU PRISONNIER · texte numérisé non relu

LE FEU DU PRISONNIER

Le mot joint au titre de quelques-unes de ces premières chansons montre ce que Béranger en fit à la Force : à peu près autant qu'à Sainte - Pélagie , une demi-douzaine ; et cependant , pour un poète , que faire en une prison à moins que d'y rimer? Mais de hauts murs, des fenêtres grillées, des portes en fer, vont assez peu à l'imagination , surtout pour qui a l'habitude et, par conséquent, le besoin du grand air et de la liberté.

Ses deux détentions ajoutèrent donc peu de vers à son œuvre, et ce ne furent ni ses moins bons ni ses meilleurs. Un homme, fort connu alors, poète épique, satirique et je ne sais encore , le félicitant d'avance sur les chansons qu'allait lui valoir cette année de retraite : « Oh ! oh ! répondit Béranger , vous croyez

donc que cela se fait comme des poëmes épiques 1 » A la vérité , son temps ne lui était pas laissé tout entier. Dieu sait le nombre des visiteurs, et qui ne pouvaient être toujours des amis. Assez rarement seul, il lui fallait , en outre , quelque exercice , et l'étrange société, au milieu de laquelle il le fallait prendre, convenait moins à l'inspiration que le bois de Boulogne ou les environs de Tours et de Fontainebleau.

C'est à la Force que je le vis pour la première fois, quand je vins me fixer à Paris en 1829. Malgré les barreaux de fer que dessinait le soleil sur son plancher, sa chambre, exposée au midi, si je ne me trompe , était commode et gaie , et chaque jour plus ou moins fournie d'un monde avec lequel il y avait profit et plaisir à se rencontrer. On y voyait la plupart des célébrités Uttéraires et politiques de cette époque : MM. Laffitte , Thiers, Mignet, Victor Hugo, Sainte-Beuve, Mérimée et beaucoup d'autres encore. En somme , jamais pour lui ne s'était trouvé si bon logis, ni si bonne table. Les paniers de bourgogne et de Champagne , les bourriches de gibier , les dragées même ne lui faisaient faute ; et , vers le soir quelques bonnes heures lui restaient , qu'aucun indiscret ne pouvait troubler.

L'exil assez souvent nous donne Le repos, le loisir, ce bonheur précieux Qu'à bien peu de mortels ont accordé les dieux.

Quand il pai'Iait d(î cotto façon. Voltaire aussi venait (le g()ut(M- les douceurs de la geôle, et dans le même ([uartier, car do la Force h la Bastille, le chemin n'était long.

tIES JOURS GRAS DE 18 29.

Ce n'est pas au maître, on le voit assez par le ton général du morceau, qu'en voulait Béranger. Et le maître, en effet, est loin de pouvoir toujours ce qu'il voudrait, de savoir seulement ce qu'il conviendrait de vouloir et pour lui-même et pour tout ce qui l'entoure.

Mon bon roi , vous me le paierez.

Si ce n'est là du respect, cet enjouement du moins n'en exclut pas l'idée... le paiement au reste se fit peu attendre : Béranger n'en pouvait prévoir les conditions; autrement il ne s'en serait pas expliqué de cette façon à l'avance. Avec tous les gens sensés et quelque peu libres de l'esprit de parti, il tenait Charles X pour un homme bon, plutôt que pour un homme s'entendant quelque pu à son métier de roi.

Page 1