‹ Béranger et ses chansonsChapitre 224 sur 269 · LE JUIF ERRANT · texte numérisé non relu

LE JUIF ERRANT

Vers la fin de 1829, Béranger vint me chercher un matin, et, à peine dans la rue : « Voyons, me dit-il, comment vous trouverez ceci. » Puis il me récita le Juif errant. Je le priai de répéter. Deux vers me parurent à changer : les cinquième et sixième du second couplet, .offrant je ne sais quel lieu commun. Le lendemain, il me proposa les suivants :

J'ai vu germer un peu de bien, Vu croître des fléaux immondes.

C'était , si l'on veut, meilleur : « Mais vous trouverez mieux, lui dis-je. » Et à notre prochaine entrevue il me donna la version définitive.

Le dernier mot de la pièce en montre l'esprit et donne à la composition entière un caractère touchani et nouveau :

Ce n'est point sa divinité,

C'est l'humanité que Dieu venge.

Se montrer impitoyable, voilà le crime digne d'un supplice étrange! Cette légende, avant Déranger, n'était qu'une invention bizarre et stérile; il en a fait, par ce trait si profond, une leçon pleine de grandeur et à la fois de tendresse. 0 Simon ! tu fus sans pitié, et la vie sera pour toi sans repos ; tu te raillas des larmes du martyr, et nul n'essuiera les tiennes; tu repoussas le juste agonisant, et tu seras repoussé, même de la mort, refusant de te garder une tombe. Marche, marche ! et que ton cri apprenne à nos temps de haine et de menace que la pitié vaut à elle seule toutes les vertus, qu'elle a un charme suprême, devant lequel fléchit la passion et tombent les plus cruelles colères.

Le terrible toujours est comme le fond de cette sombre plainte ; il retentit sourdement et remplit l'âme de l'idée d'une tristesse et d'un désespoir qui ne sauraient finir.

Sans vieillir accablé de jours.

La vieillesse, en effet, amène le moment du repos. Grâce à elle, l'homme peut se recueillir avant d'achever son épreuve ; il peut jouir de ce calme, de ce silence de l'âme qui permet, pendant un moment du moins, de comprendre et de sentir la vie. Mais pour le cœur impitoyable, il ne saurait plus y avoir que fa-

ligue et terreur; les jours le doivent accabler de leur poids, les nuits ne lui apportent ni fraîcheur ni sommeil. Vainement il cherche à se distraire par les spectacles les plus grands, vainement il contemple

Et la cendre grecque ou romaine, Et les débris de mille États

Seul, depuis des siècles, au milieu d'un monde dont il se voit partout maudit et rejeté, que peuvent lui dire ces grandes ruines, sinon qu'il

Reste debout quand tout succombe ,

et que rien ne le sauvera de cette vie, contre laquelle il se débat, et, qui, comme le vautour, torture et dévore son cœur, toujours renaissant. Aussi, retombe-t-il bien vite sur lui-même et sur son éternelle souffrance :

A tout ce qui meurt je m'attache.

11 ne peut seulement regarder l'enfant qui lui sourit et dont son pied va balayer la pousière. Sa ville, son hameau, cet aspect si consolant et si cher des lieux où nous avons commencé de vivre, où se tournait sur nous le doux regard, comme dit Sophocle, de ceux à qui nous devons le jour, il n'en retrouve un moment les vestiges que pour entendre la terrible voix lui crier de passer.

Les morts vont vite ^ dit la ballade; et ce mot sans

image et sans idée, étonne et serre l'âme ; de même,

dans la chanson dont il s'agit , on ne sait quoi d'é-

trange et de funeste emporte l'imagination et la frappe d'un sentiment qu'elle trouve peine à démêler. 11 y a trop de mouvement dans le déluge du Poussin : avec moins de figures il aurait plus d'énergie; mais la couleur est si sombre, le sentiment qui domine la composition semble d'une tristesse si puissante, que l'œil ne saurait se laisser distraire par aucun détail. Ici plus encore : malgré ces idées qui se pressent les unes les autres, comme les vagues qu'accumule un souffle puissant, le lecteur, tout frappé qu'il soit de leur éclat et de leur originalité, cède bientôt, quoi qu'il fasse, à l'impression produite en lui par la peinture de ce supplice, étrange en eflet, d'un homme ne pouvant mourir et cherchant en vain la tombe , dont il lui est refusé de jouir.

Et cette impression même finirait presque par faire comprendre aux plus amoureux de la vie tout ce que vaut la mort.

La Fontaine, dans le Vieillard et les trois Jeunes

Gens, a deux vers qui sembleraient appartenir au Juif

errant :

Je puis enfin compter l'aurore Plus d'une fois sur vos tombeaux.

COUPLET

Delille, comme la plupart des hommes ayant fait grand bruit de leur vivant, s'est vu moins prôné en-

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suite. L'a-t-oii trop favorablement jugé d'abord, ou avec trop de rigueur plus tard?... Béranger lui reconnaissait un admirable talent , et en cela semblerait aller un peu loin; il y a cependant ses Géorgvjucs.

« Faiseur de vers par excellence, me disait-il un jour, non de vers excellents, si on le peut dire, il semblerait n'avoir vu dans V alexandrin que f alexandrin même, j'entends le rhythme et le tour, et s'en être passionné sous ce rapport. Tout entier au plaisir que lui donnait la forme, il ne pouvait manquer de moins tenir aux idées qu'aux mots : aussi, l'oreille peut jusqu'à un certain point se sentir flattée avec lui, l'esprit non. Les idées mêmes, quand il s'en glisse dans ce tissu de sons, se peuvent à peine reconnaître sous tant de mélodie pompeuse et monotone , et sembleraient presque des lieux communs : on dirait d'un Apollon à la Louis XIV, ou de Vénus en paniers. Delille fait les vers comme les récitent la plupart des acteurs, songeant bien plus à les accentuer pour l'oreille qu'à les approprier au sentiment et à la situation. ))

Le vers offre, en effet, deux caractères bien différents. Pour quiconque ne veut que l'arrangement des mots et le plaisir du nombre et de la rime, la facture est tout, ou à peu près. Pour le lecteur, au contraire, qui cherche des sentiments et des idées , le vers doit dissimuler en quelque sorte ce qui le distingue de la prose et garder seulement son tour concis et rapide et

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