‹ Béranger et ses chansonsChapitre 242 sur 269 · A MES AMIS DEVENUS MINISTRES · texte numérisé non relu

A MES AMIS DEVENUS MINISTRES

Par une belle après-midi de 1831 , le président du conseil, le ministre de la justice et je ne sais quelle autre Excellence, allèrent ensemble visiter Béranger, demeurant alors à Passy... Il était sorti; sa bonne ou chambrière reçut les trois personnages. Malheureusement elle avait pour le moment égaré la clef du logis, et voulant néanmoins leur rendre honneur , elle les fit monter dans sa mansarde et les entretint de son mieux pendant qu'ils se reposaient un instant. Il en fut ri ensuite , comme on pense.

Régnier, non celui qui vécut assez mal et rima si bien , a dit des puissants :

Approcher d'eux comme du feu, Les bien connaître et les voir peu, C'est le mieux que vous puissiez faire, Laire là lanlaire !

Le pot de terre ne connaissait pas ce quatrain; et, pours'être accolé d'une Excellence aussi, y périt. Mais, las ! de notre temps les pots de fer ne se brisent pas

ET SES CHANSONS. 3i7

moins! Combien en voilà-t-il, depuis quelques années, n'allant plus au feu!

Oiseau craintif, je fuis la glu des rois.

Plusieurs fois Louis Philippe fit ténioigner à Béranger le désir de l'entretenir; la réponse fut toujours respectueuse. Un autre prince, venu plus tard et par une porte, que certains ne croyaient pas ouvrir pour lui, rendit visite au chansonnier, qui songeait à la rendre, mais n'osa, en apprenant que ce ne serait plus à un président, mais à un empereur.

Quel artisan pauvre, hélas! quoi qu'il fasse, N'a plus que moi droit à ce peu de bien ?

Ici encore Béranger se fait petit; mais ne lui tînt-on nul compte de ses vers (et certains les lui tiendraient volontiers à crime) resteraient son empressement à obliger, son inépuisable charité, son dévouement à toutes les souffrances, son caractère si droit, si pur, son indifférence pour le pouvoir et la fortune. Car que ne lui offrit-on pas? Pensions, ruban, fauteuil à l'Académie , portefeuille même ; et Dieu sait les instances pour le décider à accepter quoi que ce fut. Mais conséquent et sage 4 il comprit son rôle et sut le remplir jusqu'au bout :

Je suis, je suis indépendant.

Il sentait de reste qu'il faut rendre au public de bien grands services dans les hautes places , pour ne

pas lui être plus utile encore par le constant exemple de la modération , et que se montrer content de peu, vaut, dans tel cas, de se montrer digne de beaucoup. Louis Philippe, homme d'esprit et versé dansla matière, disait d'un ministère à former, qu'autant aurait valu pour lui, par une averse, courir après des fiacres, refusant de marcher , malgré leur bonne envie de se mettre en route ; or, un fiacre se quitte comme il se prend, au premier coin :

Le roi, Dimanche, Dit à l'Averdy, Le roi, Dimanche, Dit à l'Averdy :

Va -t'en Lundy.

GOTTON.

Qu'y a-t-il dans ces dix couplets?... Rien, à vrai dire, sinon ce que Béranger pouvait seul y mettre. Toute cette manière de dire est de lui, et suffirait à le faire reconnaître.

Et à ce propos , on observerait assez volontiers que l'esprit, tel qu'on l'entend communément, est moins peut-être dans les idées que dans leur expression. Les idées, ou façons si diverses d'apprécier les rapports des choses entre elles, se produisent chez tous tant que nous sommes; mais tous, nous n'avons pas, et à beaucoup près, ce qu'il faut pour choisir entre elles et surtout pour les rendre d'une façon convenable. Suivant

ET SES CHANSONS. 349 La Bruyère, riiommc d'esprit se mouche autrement que le sot : c'est beaucoup dire. A coup sur cependant, l'exagération est là plutôt dans les mots que dans la pensée. Remplissez de diamants bruts les mains d'un homme, ne s'entendant ni à les tailler ni à les polir, incapable même de les reconnaître, et les diamants resteront des pierres sans valeur. Combien d'admirables idées n'ont pas du traverser les plus grossiers cerveaux! Et dans la chanson dont il s'agit, par

exemple , est- il rien que ne puisse sentir aussi énergiquement le premier venu d'entre nous? Seulement, quand il s'agira de l'exprimer, le défaut d'habileté ne nous laissera saisir que des conceptions confuses, informes et auxquelles dès lors nous ne songeons même pas le plus souvent à prendre garde.

Bien que le chemin soit long

De la cuisine au salon ,

J'en viens, dit-elle, à mes fins. . .

Ecrire l'histoire avec sa pompe et tout son bruit de rois, de guerres, de traités, est-ce autre chose que raconter comment tant de gens ont fait ce chemin?... D'une perception à une recette, d'une direction à un portefeuille, de l'Altesse à la Majesté, n'est-ce pas toujours : de la cuisine au salon? Et n'est-ce pas toujours pour dormir dans des draps plus fins, surtout pour s'asseoir au banc, pour faire une entrée dans Vienne ou Babylone et crier d'en haut

Oui-da ! Je suis vraiment la reine des Tortues !

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