LES FEUX FOLLETS
Béranger avait toujours désire voir ces sortes de feux, qu'il se figurait fort curieux et fort jolis; doutant d'ailleurs assez volontiers qu'ils appartinssent en rien à la famille de ce gaz éclairant nos rues et boutiques. L'eiTet, à la vérité, ne saurait sembler le même, lorsqu'ils voltigent dans quelque recoin de cimetière, ou lorsqu'ils forment des guirlandes à la porte des acrobates et des liquoristes.
Sur la frise d'un petit temple, qui domine le lac et l'île des Peupliers, dans le parc d'Ermenonville, se lit le vers latin si connu des écoliers et signifiant à peu près en français :
Bien heureux qui connaît l'origine des choses!
En 1835, Béranger et moi allions volontiers nous asseoir dans ce joli endroit, et l'inscription nous fournissait matière ! « Vous n'êtes pas de l'avis du Romain, Béranger? — Pourquoi non? — Votre mot des Feux
follets :
J'ai perdu ma douce ignorance?
— Elle a son prix, en effet. — Oui ! pour faire courir après lés feux follets et prendre la dorure pour for. Voyez le corbeau, garçon naïf et facile à attraper, car la dorure qu'on lui offrait était légère. Gil Blas se laissa
prendre également. Gil Blas et le corbeau ne sont pas les seuls. Pour l'un et l'autre, mieux eût valu savoir plus, et aussi pour cette pauvre fille, qui, dernièrement, se jetait dans la Seine, au pont Notre-Dame : retirée à temps, elle avoua un désespoir d'amour. Quelque renard donc, j'entends quelque garçon noir ou châtain, par de belles paroles aussi, lui avait fait lâcher, hélas ! ce qu'une fille ne saurait trop bien garder. Mais ni père ni mère n'avait songé sans doute à la prévenir de ce danger. Partant, elle avait encore sa douce ignorance et la paya. Dans un pays à vipères, laisse-t-on courir les enfants sans leur apprendre à les reconnaître et à les éviter? Et des dents de vipères auraient-elles moins valu pour la pauvre fille que les tendresses du garçon noir ou châtain? — Bien! bien! m'est -il répondu avec quelque peu de vivacité, vous m'allez démontrer que 2 et 2 font 4 ! Mais, Monsieur l'entendu ou qui croyez l'être, ne sauriez-vous distinguer entre les vérités dont l'ignorance serait un danger et celles qui font obstacle à des plaisirs sans danger? Trouvezvous grand avantage à savoir que les beaux paysages de l'opéra, ses palais, ses jardins, ses forêts ne sont que de la toile peinte? à savoir que les nuages de pourpre et d'or, dont se drape le soleil couchant, ne sont que de grossières vapeurs? Ne comprendrez-vous pas la différence de l'intelligence à l'imagination? » Et mon homme de discourir : un peu animé, il y allait à fond de train, comme dirait Saint-Simon. Aussi je
ET SES CHANSONS. 3o9
pus vite comprendre la diiïérence en question, et comprendre, en outre, celle qu'il y avait d'un pareil discoureur à moi.
HATONS-NOUS.
Ce fut dans ce même endroit d'Ermenonville, s'il m'en souvient, que nous causâmes un jour de patriotisme. Il s'agissait de l'insurrection polonaise, servant précisément de sujet à cette chanson : Hâtons-nous! (( Voilà l'effet de ce beau sentiment, m'écriai-je un peu étourdiment! — Comment! reprit-il étonné? — Eh, oui ! sont-ce donc Nicolas, Ferdinand, Vittoria, par exemple, qui tiennent sous le joug la Pologne, l'Irlande et la Hongrie? Y suffiraient-ils, chacun avec ses deux bras et son savoir-faire? Et quoi donc excite et pousse ainsi les peuples des uns contre les autres, sinon le patriotisme, l'amour de la patrie, de sa gloire, de sa puissance? Rome, grâce à lui, écrase le monde, pour en être écrasée à son tour ! — Oh ! m'est-il répondu avec une vivacité extrême, le patriotisme, un mai, bon Dieu! » Et mon homme de discourir au long, sans que je l'ose interrompre ; et se résumant à peu près comme suit : u Après tout, la distinction serait-elle donc difficile entre le patriotisme, dont l'unique objet est d'attaquer, de conquérir, de faire son bien du mal d'autrui, de se réjouir et chanter en apprenant le désespoir des voisins; et celui au contraire qui ne songe
qu'à repousser les violences et la conquête, et à inspirer l'abnégation et le dévouement au milieu des calamités publiques? — Soit, soit, dis-je de mon côté; mais, vous me l'accorderez, opprimer un peuple serait encore, si on le peut dire, moins un crime qu'une sottise, et bien grande. Sans doute, l'honneur et la joie de terrasser des gens plus faibles ont leur prix ; mais vouloir à toujours tenir de pauvres gens sous soi, leur comprimer les bras, les jambes, les empêcher de remuer, les entendre sans fin se plaindre, frémir et menacer, quel passe-temps d'imbécile et de vaurien ! Oh, parbleu! je vous l'accorde de grand cœur!...» Et que de phrases, au pied du petit temple, avant d'en venir à nous entendre ainsi !
1848 nous a donné une preuve nouvelle et peu commune de la force du préjugé dont il s'agit : les révolutionnaires de Vienne, après leur victoire au nom de la liberté, pensèrent tout d'abord à augmenter leur armée d'Italie, afin que le Milanais pût moins que jamais se rendre libre lui-même. Certes, il en faut convenir, le patriotisme s'était rarement mis plus à l'aise.