‹ Béranger et ses chansonsChapitre 247 sur 269 · A M, DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

A M, DE CHATEAUBRIAND

(( Je ne puis plus travailler, m'écrivait Béranger, en mai 1831 ; je voudrais pourtant faire une chanson pour Chateaubriand, qui vient de me louer à outrance dans sa préface, et qui l'a fait de la manière la plus aimable. J'ai un cadre qui lui conviendrait, je crois, et à moi aussi. Mais les vers ne viennent pas du tout : le temps où nous vivons rend bête. »

Chateaubriand, au milieu de tant de gloire et de flatteries , reçut peu d'hommages à lui plaire autant que celui-ci. Aussi fit-il pour le chansonnier ce qu'il n*avait fait pour aucun de ses admirateurs, une chanson. L'auteur de René écrivait îi l'auteur de la bonne vieille :

Ainsi que vous, j'ai pleuré sur la France

Faites revivre au coin d'un feu paisible Mon souvenir dans vos nobles chansons.

Ce ne fut pas là cependant le seul couplet de sa façon. J'en avais huit ou dix, faits par lui pendant son premier séjour à Londres, et dont il n'avait gardé aucun souvenir. 11 désirait beaucoup les voir; mais je n'ai pu les retrouver. Le premier seul m'est resté dans la mémoire. C'est sur l'air : Que ne suis-je la fougère,

La lune sur la nature Répand un calme profond ; Le torrent tombe et murmure, Et l'écho seul y répond.

Entends ma voix , étrangère , Fille qui trahis ta foi :

Que, dans la nuit solitaire, Mes chants passent jusqu'à toi.

Je me rappelle encore la fm d'un des couplets suivants; il peint le danger de se trop fier à une maîtresse :

Ainsi, sur la vague humide L'imprudent nocher s'endort, Sans craindre ce lit perfide Qui va lui donner la mort.

Béranger, avec tous les hommes de cette époque et malgré ses opinions politiques et son antipathie pour le clergé, fut, dans sa jeunesse, enthousiaste du Génie du christianisme et des autres ouvrages de Chateaubriand. (( C'était, après Jean - Jacques , disait -il,

l'homme qui, de notre temps, avait peut-être le plus remué les imaginations.

( Oh! qui dira l'extase oii tu nous plonges, Belle Muse, art plus doux que la réalité ! Ne trouvant ici- bas de vrai que tes mensonges,

J'ai gardé de mes songes

La foi dans ta beauté *. )

D'ailleurs une sorte de coquetterie semble se montrer dans ces couplets. Ils offrent, avec la correction, l'élégance, l'élévation ordinaires, peut-être un style plus soigné et plus paré encore : le fils du tailleur y jette à pleines mains sur le gentilhomme, comme celui-ci sur son vieux trône, les diamants et les fleurs.

Ce trône au reste inspirait parfois à son défenseur de singulières idées. Partisan et avocat assez ardent des principes de 89, Chateaubriand ne s'en montrait pas moins , à l'occasion , tout plein des sentiments de jadis : on eût dit, par instants, qu'il ne comprenait la monarchie qu'à la façon de Louis XIV. Quand il revint de Frosdorff, aux questions sur le prétendant : « Qu'attendre, répondait-il, d'un garçon tout simple qui s'en va visiter à pied les usines du voisinage? n Et, à propos des deux princesses : (( Le moyen de composer une cour sans nos Montespans de jadis! » Il était poëte, et, à ce titre sans doute, faisait cas de la forme, qui, suivant lui, dans le palais des rois comme dans celui de la justice, l'emporte si souvent sur le fond. Aussi

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