‹ Béranger et ses chansonsChapitre 256 sur 269 · JACQUES · texte numérisé non relu

JACQUES

Quel cri lugubre! quel désespoir dans ces vers haletants! comme ce réduit est délabré! comme tout y sent le dénûmenl et la mort !

Lève -toi , Jacques , lève - toi , Jacques ne se lève pas.

Regarde, le jour vient d'éclore.

Jacques ne regarde pas.

Demande un mois pour tout payer.

Jacques n'a plus besoin de délai.

382 BÉRANGliH

Tu ne dis mot.

Jacques n'a plus rien à dire. Sa femme le touche alors,

tremblante, soulève sa tête, l'appelle... Jacques vient

de payer son dernier tribut : un autre huissier que

celui du roi lui a fait sommation , et celui-là n'attend

pas.

Pour qui s'épuise à travailler

La mort est un doux oreiller. ^

Pour qui meurt l'oreiller est toujours doux , fut-ce la pierre du chemin. On dit : une mort douloureuse; ce qui s'entend nécessairement des souffrances dont la mort est en effet quelquefois précédée. Mais l'instant même où elle éteint en nous la vie, doit être plus doux que celui où le sommeil ferme nos yeux ; car , outre le bien-être qu'apporte celui-ci, il y a la cessation de toute douleur, dont l'autre est parfois accompagnée. Chose singulière! personne peut-être n'admet cette vérité si évidente et que démontre si clairement la plus simple observation?

Cette pièce, comment l'appeler? une chanson? oh î... et cependant elle se trouve ici sous ce nom. Une ode? encore moins ! C'est tout bonnement l'œuvre d'un esprit plein de délicatesse et de sensibilité.

Je trouve dans les copies quatre corrections différentes du premier couplet. C'était toujours, en effet, l'exposition qui coûtait le plus à Béranger.

On blâmait un jour devant moi le mo\ f/ros, appli- ((ué à l'huissier, et à tort, ce nie semble, liue pauvre •

ET Si:S CHANSONS. 383

servante à Lyon , pendant que son assassin la frappait à coups de hache , remarqua le bois dont cette hache était emmanchée et l'indiqua dans sa déposition. Le second couplet commençait par ce vers :

Vols comme le ciel se colore.

Ici le reproche aurait été plus mérité; car, au lieu qu'un simple coup d'œil suffisait pour donner l'idée de la première expression , il faudrait pour la seconde , une attention plus où moins soutenue et dont la malheureuse femme de Jacques devait être incapable. On ne peut en effet voir le ciel se colorer qu'autant qu'on en remarque les teintes successives. Aussi Déranger a-t-il fini par choisir un mot, ne supposant que la plus simple sensation, celle de la lumière succédant à la

nuit :

Regarde, le jour vient d'éclore.

Peut-être aurait- il dii montrer la même sévérité dans les sixième et huitième couplets, et donner à la pauvre femme moins d'esprit.

L'idée d'une chanson sur l'impôt préoccupait Déranger depuis des années, et sans que ses efforts pussent lui faire trouver un cadre convenable. Aussi y avait-il à peu près renoncé, lorsque, s'éveillant au milieu d'une belle nuit, il se récita les couplets de Jacques; non cependant, bien entendu, tels qu'il les a publiés.

384 DERANGER

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