‹ Béranger et ses chansonsChapitre 263 sur 269 · PASSY · texte numérisé non relu

PASSY

Si trois déménagements valaient en effet un incendie, où en aurait été F avoir de Déranger?

En 1850, il s'établit près de la barrière Saint-Jacques, presqu'en face de la maison, où avait si longtemps demeuré Ghateaubriand ; or, depuis 1830, c'était, si je compte bien , son neuvième changement d'habitation ; et, le plus souvent, pour échapper aux conséquences de sa réputation et mettre en défaut d'indiscrets visiteurs. Mais, comme le souci, le cura, dont parle Horace, les visiteurs ne tardaient pas à monter, non en croupe, mais en diligence, afin de le dépister... Aussi, en quittant Paris, n'aurait-il réussi qu'à tro-

qûer la fréquence contre la durée. Au lieu d'être affligé souvent, il l'était longuement; les dix visites d'une demi -heure se changeaient ainsi en deux ou trois de vingt - quatre , et, pour quelques amis reçus avec tant de plaisir, combien...! La Fontaine, à tort ou à raison, revient toujours en mémoire; à l'entendre , le cheval , pour tuer le cerf, eut besoin de l'homme; de même certaines gens, pour tuer le temps, plus difficile à tuer qu'aucune bête, ont besoin d'aide aussi. La différence entre les deux cas, c'est que l'homme tira profit de sa peine.

L'installation dont parle ce couplet devait être définitive. Béranger se voyait à Passy comme Chaulieu à Fontenay, ou Catulle à Sirmion; et cependant il fallut aller plus loin. Son choix ne fut pas heureux : il se réfugia à Fontainebleau, pays de chasse, oii donc on le relança de plus belle. Croyant échapper alors, il fit, comme le vieux daim, un bond à dérouter d'autres limiers que ceux auxquels il avait affaire, et alla s'établir à Tours. Tours ne le sauva pas. Il revient vers Paris, s'installe provisoirement à Fontenay-sous- Bois et y passe dix de ses meilleurs mois, tranquille, pendant qu'on s'enquérait de son gîte, et rimant à loisir La fille du diable.

Il aurait voulu y rester toujours ; mais on y était mieux pour les vers que pour les cinq sens de nature. La difficulté de trouver un logement convenable le ramène donc à Passy, qu'il laisse pour l'avenue Cha-

teaubriand, qu'il laisse pour revenir une troisième fois à Passy, qu'il laisse, ses fonds baissant, pour se mettre dans une pension bourgeoise près la barrière Saint- Jacques, laquelle pension déménageant ellemême, l'oblige, pour ne pas en sortir, à la suivre, le ramène de nouveau à Beaujon, qu'il quitte pour la rue Vendôme, qu'il quitte !... Sa coutume invariable à chacun de ses déménagements avait été de s'absenter pendant qu'on y procédait. Il ne le put cette dernière fois, et fut assisté de deux cent mille personnes, accablant à l'envi sa glorieuse mémoire des plus éclatants témoignages de l'admiration, de l'amour, de l'enthousiasme, que lui valaient soixante ans d'une vie, comme l'histoire en aura peu à écrire.

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