LE VIN DE CHYPRE
Malherbe aurait donné, assurait-il, tout Ronsard pour une certaine chansonnette; et, au contraire, Lebrun, dit le Pindarique, se plaignait
Qu'on préférât au chant de l'ode La charade et le bout -rimé.
J3iable ! mais le bout-rimé n'est jamais long et la charade est courte ! Les odes en renom, au contraire, paraîtraient loin d'offrir ce mérite : celle deJ.-B. Rousseau au prince Eugène a vingt-deux strophes, et celle par laquelle il souhaite une santé meilleure au comte
de Luc, trente-trois ! plus que la complainte du Juif ou de La belle mogabise! ... *( Vous essuierez de moi, écrit Voltaire à M"" Du Bocage, celle-là même audessus de la tête de laquelle, en la couronnant par derrière, de la main droite, il lui faisait des cornes, de la gauche : Vous essuierez de moi quelque grande diable d'ode fort ennuyeuse... C'est une terrible affaire qu'une ode! »
Et, pourrait-on ajouter, d'une lecture peu amusante : Personne au reste ne le conteste et ne songe désormais à nier sa parenté, sous ce rapport, avec le poëme épique. Et d'où vient qu'il en soit ainsi ? question pouvant fournir à un gros livre.
Dans le quatrième couplet de cette chanson le troisième vers était d'abord :
Tandis qu'il sue à fabriquer une ode.
Ce genre de composition exige, en effet, beaucoup de travail. Il faut dans l'ode une grande correction, des comparaisons brillantes, des vers d'un tour vif et noble à la fois, une rime riche, du mouvement, de l'élévation, de l'énergie, de la chaleur... Que de choses! presque autant qu'il s'en voit à l'opéra, dont La Bruyère néanmoins parlait avec légèreté, même avec un peu d'aigreur. Quoi qu'il en soit, Béranger crut devoir faire ici un changement et mettre :
Faute d'idées, il allait faire une ode.
Cette nouvelle leçon surprend d'abord et semblerait
même un trait satirique. Et puis, en l'examinant de près, on y trouve précisément l'explication de l'opinion ci-dessus énoncée et universellement admise, que l'ode est d'une lecture peu amusante.
Suivant Horace, l'esprit du poëte lyrique, quand il compose des odes, ressemble à un torrent emportant pêle-mêle arbres, rochers, cabannes, avec un bruit terrible : J.-B. Rousseau définit cette sorte d'inspiration le joug impérieux d'un démon dont on est obsédé; Lebrun, le résultat d'un égarement à travers V abîme des cieax ; Lamartine, en se mettant à l'œuvre, lutte plus ou moins, et, en fin de compte se sent emporté par un aigle; Victor Hugo, lui, se croit sur un cheval sauvage, à la façon de Mazeppa; et alors les champs, les maisons, les arbres, les clochers et tous les objets forment pour ses yeux des tournoiements sans fin et où rien ne se distingue.
Ces diverses définitions commenceraient déjà, ce semble, à justifier le dire de Déranger; et la supposition suivante aiderait peut-être à le faire mieux comprendre.
Qu'Horace, pendant qu'il va rêvant le long de la voie sacrée, rencontre tout à coup, au lieu de son cruel fâcheux, trois sergents de ville et soit entraîné au pas de course vers le plus prochain poste du Capitole ou de la rue des Carènes , songera-t-il , en pareil cas, à recueillir et émettre ses idées? S'il le voulait, le pourrait-il? D'ailleurs aurait-il même d'autre idée
que d'échapper à ses trois sergents. Encore ces derniers consentiraient-ils peut-être à le faire marcher moins vite; mais, en supposant, de leur part, toutes sortes de complaisances, serait-ce vraiment le moment de composer en vers ou en prose? et Horace, s'y obstinant, produirait-il quelque chose dont s'accommoderaient beaucoup de lecteurs? On en pourrait douter; et, à bien plus forte raison, si, au lieu d'avoir affaire à une patrouille , c'était à un cheval sauvage ou à quelque aigle ou condor.
La Harpe, ami de l'ode, dit que le poëte lyrique est censé céder au besoin de répandre au dehors ses idées... Censé!... ce mot, si j'étais poëte lyrique, me choquerait plus que le vers de Béranger. Censé!... Comment, le poëte lyrique n'éprouve donc réellement aucun besoin semblable?... Et le même La Harpe ajoute un peu crûment , ce me semble : « Il est donc bien évident que l'on peut écrire un ouvrage entier, sans s'être entendu soi-même, sans s'être rendu compte d'une seule idée. »
C'est aller bien loin; car enfin, en l'admettant, l'ode ne devrait plus être qu'une suite confuse d'exclamations et d'interjections, comme : a A moi! au secours! n'allez pas si vite! vous m'étouffez! etc. » Or, au contraire les phrases sont correctes, elles se suivent et s'enchaînent, et tout montre une grande habileté. Tl y a donc chez le poète une complète liberté d'esprit ; et il le fallait, sans quoi prouverait-il qu'il en a un
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supérieur? En même temps néamnoins, comme cette sorte de poëme doit, à ce qu'il paraît, faire preuve surtout d'extase, de délire, de fureur d'esprit irrésistible, état tenu pour le vrai signe du génie, le poëte affirme que réellement il est dans cet état, et, à cet effet, s'écrie de temps à autre : « Que vois-je? qu'entends-je? où suis-je? etc. » Gela peut tromper d'abord ; mais, en lisant avec un peu d'attention, on comprend vite que le poëte est simplement dans son cabinet, qu'il voit les rideaux de sa fenêtre, sa cheminée, son plafond, et qu'il entend ce que nous entendons tous, hélas! des bruits de fiacres et des cris de porteurs d'eau et de marchands d'habits.
L'emploi de ces interrogations et des autres moyens de parler sans rien dire , est le point important de ce genre de poésie, où les idées ne sont pas nécessaires et seraient même déplacées. Car le grand mérite alors! avoir des idées et les exprimer, qui n'en est capable? monsieur Jourdain lui-même. Quand il dit : « Nicole, apporte-moi mes pantoufles, » il n'a d'autre mérite que d'exprimer une idée très-simple, mais enfin qui en est une. Or, priez-le de parler sans avoir absolument rien à dire, osera-t-il seulement essayer? non plus que de développer en cinq ou six alinéas son thème favori de Nicole, etc. Et lui proposeriez-vous un sujet pUis relevé, par exemple : Ma chère Nicole, je vous souhaite une sanlc meilleure, en hii demandant de vous eu tirer une trentaine de strophes ou couplets;
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se mcUrait-il plus volontiers à l'œuvre? Ne lieiidi'aitil pas môme, avec beaucoup de gens, la chose pour absolument impossible ? C'est cependant à quoi parvient le poëte lyrique, comparable en cela au batteur d'or, lequel à force d'étendre et d'amincir son grain , obtient, lui aussi, nombre de petites feuilles brillantes; et le poëte n'a pas même besoin que son grain soit d'or : Nicole^ ou François, ou monsieur le comte , portez-vous mieux, c'est assez! Lk-dessua il s échauffe, il s inspire, comme Joad, sans faire en général des vers aussi bons; et tout aussitôt, battant son grain de plomb ou de ferraille, l'étirant, le tordant, le battant et rebattant encore, il parvient à en extraire jusqu'à trente-trois strophes!... Aussi est-ce le chef-d'œuvre du genre.
Ces grandes compositions ont leurs procédés. Le plus ordinaire est d'employer beaucoup de mots, là où un seul suffirait; un autre, de mettre en scène, ou de nommer et invoquer tout au moins le plus possible de divinités et de personnages des anciens païens. A l'aide du premier, l'œuvre s'allonge, et, du second, devient poétique. Ainsi, au lieu de ver à soie, on dit, avec Lebrun :
L'amant des feuilles de Thisbé ,
OU de ver luisant :
Le phosphore
De l'astre des buissons.
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On peut dire encore, avec Jean-Baptiste Rousseau, pour remplacer les mots faisans et chasser :
Ou, nouveau Jupiter, faire aux oiseaux du Phase Subir le sort de Piiaéton.
ou bien, quand il s'agit de l'approche de l'hiver :
Déjà le départ des Pléiades
A fait retirer les nochers ,
Et déjà les tristes Hyades
Forcent les frileuses Dryades
De chercher l'abri des rochers, etc.
Mais, mon Dieu! je m'en vais tomber dans l'inconvénient de l'ode et du poëme épique, et ma note est bien longue. J'ajouterai seulement que, d'après La Harpe et les autres maîtres, et d'après tout ce qui précède, l'ode semblerait véritablement une affaire de mots et de rimes, et avoir été inventée pour l'oreille. Les Grecs, assure-t-on, l'accompagnaient de chant et de danse; ils la trouvaient donc assez fade par ellemême et n'en auraient pas voulu sans cet assaisonnement, l'esprit ayant peu ou n'ayant rien à y voir. Or, si l'esprit s'arrange bien mieux de la chanson, telle que Béranger la tourne et façonne, quoi d'étonnant ! Dès lors, à Béranger, la pensée, aux autres, le bruit ! A lui, le second rang, comme on Va dit, entre Horace et La Fontaine!... 0 Flaccus, Pierre et Jean, un peu en arrière, s'il vous plaît! Laissez passer l'épique et le lyrique et le dithyrambique : sacrés ils sont! Nous les laisserons passer aussi pour revenir à vous.
Et quoi, cependant ! va-t-on s'écrier : les chansons supérieures à tout, préférées à tout! Et la langue de Racine et de Jean-Baptiste réduite à des refrains ! — Oh! qui dit cela? Et faut-il un grand amour de l'alexandrin pour comprendre, admirer dès lors telles œuvres différant. Uieu sait! de la chanson? Avec quelque peu d'àme et d'oreille, se lasse-t-on de les relire? Victor Hugo, Musset, Lamartine ont-ils été surpassés et le seront-ils? Dans les Orientales, le Crépuscule et les Feuilles, quelle puissance, quelle richesse d'images, quelle audace de mouvement et de couleur! Chez le second, quel feu, quelle originalité, quelle passion ! et jamais la phrase trouva-t-elle un tour si net, si nerveux, d'une si merveilleuse souplesse ! Et jamais, non plus, autant que dans les Méditât ioiis, s'est-il vu de pureté, de correction, de grâce enchanteresse, et à la fois de pompe et d'énergie ! Même chez leur auteur, n'y a-t-il pas eu que le poëte; et les plus avides de gloire se pourraient contenter de ses deux premiers volumes de vers, ou de ses deux derniers jours de vie publique : car, à l'inspiration et au courage fut-il donné d'aller au delà?... Certes, avec trois noms pareils, et celui de Béranger en outre*, un siècle n'aurait à craindre la comparaison avec nul autre. Mais classer ces noms, qui l'oserait?... Mon Dieu ! le faut-il absolument? Eh bien, soit! L'auteur de Louis XI sera,
i . Et quels noms de prosateurs à y joindre ! quel style parfois jusque dans des feuilles destinées à vivre un jour seulement!
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des quatre, dans une certaine acception du mot, le moins poète, si on peut ainsi parier : la forme l'emportera chez eux, la pensée chez lui ; et la pensée, à qui jamais au besoin ne font défaut le sentiment et l'image : ici, ce seront de beaux reliefs tout brillants d'or; là, un simple et admirable bronze, fouillé d'une main patiente et toujours sûre.
Un souvenir serait-il déplacé en finissant?... Maintes choses curieuses se voyaient à l'Exposition de Londres, entre autres, une grande fontaine, versant en abondance de l'eau de Cologne. Pendant que je l'admirais, un vieux Turc, avec lequel je venais d'échanger quelques mots, passa sans daigner y jeter les yeux : « Cependant, lui dis-je, vous n'en avez pas vu beaucoup de pareilles! » Pour toute réponse, il tira, de la poche de sa tunique, un sachet en soie blanche, de ce sachet une petite fiole, contenant sans doute quelque essence précieuse ; car il en eut à peine soulevé le bouchon, qu'autour de nous l'air fut aussitôt rempli d'une senteur exquise.