‹ Béranger et ses chansonsChapitre 269 sur 269 · ADIEU, CHANSONS · texte numérisé non relu

ADIEU, CHANSONS

Madame Amable Tastu répondait à cet adieu :

Ton heure n'est pas venue; Ta voix du pauvre est connue :

Laisse- lui son trésor.

Et, Dieu merci î cette heure était encore à venir vingt ans plus tard. Car en 1850 il faisait des vers mieux tournés, et remplis de plus de chaleur et de poésie, et d'idées surtout, qu'il n'en avait jamais fait dans sa jeunesse.

Quant au trésor du pauvre , l'expression semblerait au moins hardie. Le riche même s'inquiète-t-il de ce que valent ces chansons, dont il parle comme de chansons? et aussi quel nom leur donner?

Madame Tastu le prie en outre de sauver ce qui reste de notre pauvre langue, si étrangement traitée dans de beaux chefs-d'œuvre de nos jours :

Sans te lasser, défends Le français do nos pères, Ou'oublîraient nos enfants.

414 BÉRANGEK

La cliuse olïVait quelque difficulté , vu la passion générale pour le sty^e palpitant d^ actualité de certaines sommités littéraires. Sous ce rapport, le mieux, de sa part, n'était-il pas de s'en tenir à la syntaxe et au dictionnaire de La Fontaine, de Racine, de Pascal et de Bossuet ; et de se montrer toujours correct et simple, et toujours à la fois étincelant de pensées, de sentiments et d'images?

Vingt ans de lutte ont épuisé ta voix.

La bonne fée a vieilli elle-même, ou se connaît peu en petits et grands vers; autrement elle dirait précisément le contraire. Le volume publié en 1833 en est assez la preuve, et celui qui lui a fait suite le prouve mieux encore, s'il est possible.

Ces jours sont loin, etc.

En écrivant, ou plutôt en chantant trop souvent pour le caveau, Béranger avait sommeillé avant l'âge, et sa pensée, enchaînée par de misérables entraves, n'osait prendre son essor. 0 fée ! ne vois-tu pas que le langage même qu'on te fait tenir aujourd'hui l'emporte sur celui que tu inspirais il y a trente ans? qu'il l'emporte par la pureté, l'élégance, l'énergie, l'éclat; par toutes les qualités enfin qui font les grands poètes et les penseurs profonds?

Des gais amis le long rire a cessé;

Lisette même, hélas! n'est plus qu'une ombre.

Tant pis, si l'on veut, pour l'auteur, non pour ses lecteurs : car Lisette et les amis inspiraient peut-être de jolis impromptus, ou des couplets spirituels ; mais ils ne faisaient faire ni Louis XI ^ ni P Orage, ni Paul, ni la Fille du Diable, ni tant d'autres pièces supérieures à celles qui les avaient précédées.

Leur souvenir couronnant tes années, Te suffira, si tu sais être vieux.

Il sut l'être, malgré ses médisances contre la vieillesse; même sa réputation, au lieu de diminuer, continua de s'accroître. Par une rare alliance, le caractère, la bonté, l'esprit, tel qu'on l'entend communément, se trouvèrent, chez cet homme si rare et si simple, à la hauteur d'une intelligence qui lui permit de tout sentir, de tout comprendre, de tout dire.... et poussa aussi à beaucoup dire de lui. Certes, si l'envie doit grandir avec le nom, le sien ne pouvait manquer d'en exciter une non petite : triste loi ! Et qui veut par conséquent des exécuteurs : en manque-t-elle jamais? On s'étonnerait seulement qu'ils aient tant tardé ici à exercer leur ministère. Comment! lorsque les terribles refrains inondaient la France et le monde, le méfait n'était-il pas flagrant? On se tut néanmoins. Même, au lion dans sa force, un renard, quelque peu clerc, applaudit de son mieux :

Pour nous, pour vous, seigneur.

Ce fut beaucoup d'honneur!

Et puis, le lion se fait vieux..., et alors!... Mon dieu! que ce Jean, de Château-Thierry, connaissait bien les bêtes (j'allais dire certaines gens) !... Mais aurait-il, par hasard, oublié un point? à savoir, que ces bêtes, un peu lâches, semble-t-il, avaient la morale à venger ?

Laurent, serrez ma haire avec ma discipline.

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